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LE GRENELLE DE LA VIE
 

Le Grenelle de la Vie


Engagés dans l’enthousiasme, les processus du Grenelle de l’Environnement semblent aujourd’hui temporairement marquer le pas. Pour autant, il est tout à fait injuste de critiquer en bloc le Grenelle, surtout lorsque ces attaques viennent du monde de l’écologie et de la préservation de la nature, donc des personnes qui l’ont souhaité. Le chemin parcouru a le mérite de l’avoir été. Les prises de conscience qui ont résulté de ce processus en sortent renforcées.

Il est aussi vrai que nous sommes loin d’avoir réalisé une société humaine viable et réconciliée avec la biosphère, et ce ralentissement est réel. Il est dû à deux éléments absents de la réflexion, indécelable à l’origine, mais qui deviennent maintenant déterminants :

Le premier est l’absence d’une véritable vision partagée de la société, qui soit compatible avec la réalité des ressources et de la population mondiale. Le Grenelle n’a pas de vision stratégique. Il essaye d’ajuster le modèle occidental actuel, en effectuant des réglages pour avoir moins d’impact et consommer moins de ressources, mais il ne pose pas la question de savoir si ce n’est pas notre modèle lui-même qui est à la base de nos problèmes environnementaux et humains. Nous sommes peut être à la limite de la capacité de réforme de notre modèle économique, et seul un saut quantique, changeant radicalement le paradigme, permettra de poursuivre la route commencée. La crise économique et l’accélération de l’érosion des ressources et de la vie sur Terre nous interpellent maintenant sur le monde que nous souhaitons véritablement construire.

La deuxième cause du ralentissement, résultant d’ailleurs du premier point, est l’absence de transversalité des processus engagés. En effet, nous ne pouvons avoir de vision systémique des enjeux si nous n’avons pas défini l’objectif global à atteindre. Nous somme pollués par une vision cartésienne du monde, et pensons que raison et méthode vont être suffisants pour résoudre des conflits d’une complexité extrême, où l’interaction permanente des causes et des conséquences interdit les solutions uniques. Chaque métier ou secteur d’activité s’est ainsi saisi de ses propres problèmes, en toute bonne foi et avec application, mais isolé dans sa propre logique, et a donc très rapidement atteint des limites physiquement infranchissables. Nous avons voulu activer une somme d’intelligences individuelles (le plus souvent sincères et déterminées) alors qu’il nous aurait fallu une véritable intelligence collective, supérieure à la somme des parties.

L’une des résultantes les plus graves des deux éléments limitateurs précédents est d’avoir relégué la vie, réduite à l’expression scientifique de « biodiversité », au même niveau que les problématiques déchets, eau, énergie, transport… Or, le vivant n’est pas un élément du développement durable, mais bien sa base et sa finalité. Ce n’est pas tant la « planète » qu’il faut protéger que la « biosphère », la vie qui est sur cette planète, dans laquelle nous sommes intégralement immergés et dont nous sommes totalement dépendants.

Ainsi, alors que cette merveilleuse machine du vivant produit l’essentiel des services indispensables au bien-être de notre société, le sujet a été délaissé par le Grenelle. Il est isolé dans un silo réservé à quelques écolos rêveurs déconnectés des réalités économiques, à qui il a été proposé des mesures symboliques non contraignantes qui ne sont pas de taille pour réduire les pressions constantes exercées par notre société.

La complexité admirable du fonctionnement de la vie dans un écosystème échappe sans doute à une définition quelconque et suscite avant tout modestie et humilité devant l’inconnu, mais cet écosystème ne peut être seulement représenté par la somme des espèces présentes, ni par la description des flux de matières et d’énergie qui résultent de leurs interactions. Nous ne savons pas toujours ce qui est bon ou mauvais pour la vie. Cela ne doit pas nous empêcher d’agir, mais nous incite à la prudence, et à l’amélioration continuelle de nos connaissances.

La vie est un tout dans lequel nous devons évoluer et l’objectif est bien de rendre compatible notre société avec le système vivant. Ce qui conduit très vite à une ambition clé : une humanité réconciliée avec la biosphère, qui modifie alors radicalement ses modèles de consommation et de production. Dans cette vision du monde et de la société à créer, il ne s’agit pas du tout de décroissance, mais bien d’une prospérité déconnectée de la destruction des ressources naturelles.

Nous pouvons remercier les acteurs du Grenelle qui nous ont permis de prendre conscience de ces enjeux et d’en débattre aujourd’hui avec beaucoup plus d’éléments de réflexion et de méthode qu’en 2007, mais il faut dorénavant aller plus loin et envisager un nouveau Grenelle, non pas une « loi Grenelle 3 » qui améliorerait un peu les deux lois précédentes, mais un véritable Grenelle du Vivant.

Sans doute ces trois années de plus étaient-elles nécessaires pour être prêts à nous engager dans cette révolution écologique, mais sa finalité n’est rien moins que le développement et le bonheur de l’humanité. Si nous ne décidons pas de passer cette étape, nous risquons de consommer nos ressources jusqu’à nous consumer nous-mêmes.