Méthodes

Cette partie décrit les méthodes actuellement connues et qui semblent compatibles avec les principes recherchés. Chaque paragraphe fait l’objet d’une abondante littérature par ailleurs, et cette énumération ne cherche donc pas à entrer dans le détail.

Œcompatibilité (ou biocompatibilité)

L’œcompatibilité (compatibilité avec l’Oïkos, la maison commune) est la matrice de discernement indispensable pour le choix des actions. Les termes « environnement », « développement durable », « croissance verte », « biodiversité » ou « performance environnementale » ne permettent pas de déterminer des stratégies gagnantes, et sont sujets à controverse. Ils ont atteint leurs limites car ils ne permettent pas de discerner clairement, indépendamment des pressions idéologiques ou commerciales, de l’opportunité de mener un projet. L’œcompatibilité interroge sur la compatibilité (l’adaptation) du projet vis-à-vis des écosystèmes et des éco-socio-systèmes du territoire sur le long terme. La vie existe depuis 3,8 milliards d’années et on peut donc raisonnablement lui reconnaitre une certaine expérience. Un projet compatible avec l’évolution de la vie a une forte probabilité de perdurer au-delà des intérêts à court terme. Cette notion d’œcompatibilité permet de se projeter à un horizon plus lointain (plusieurs décennies) en s’interrogeant sur la viabilité à long terme de façon systémique. Un projet consommant ou détruisant le capital naturel sans en assurer la régénération est simplement incompatible avec le bien-être des habitants du territoire, et ne peut donc être retenu.

Bioinspiration

La bioinspiration est le plus sûr moyen d’obtenir l’œcompatibilité. En observant comment les autres organismes vivants ont résolu leurs problèmes d’énergie, de ressources ou de déplacement, on peut facilement déduire des pistes d’innovation, tant sur le plan technologique, qu’organisationnel. N’oublions pas que nous sommes les héritiers de plusieurs milliards d’années d’évolution, et que la nature a multiplié les ingéniosités pour s’adapter à des conditions changeantes et difficiles. La bioinspiration nous rappelle que nous sommes des êtres vivants dans un monde vivant, donc imprévisible, et que les sciences physiques ou mathématiques ne sont pas forcément les plus adaptées. La bioinspiration est une approche pragmatique et réaliste, plutôt qu’une vague notion philosophique. La Bretagne est vivante, terre de vie, est c’est donc sur la vie qu’il faut miser.

Propriété et partage

La compétition est bien souvent mise en évidence comme caractéristique essentielle des écosystèmes : la loi de la jungle. Or si ce principe était vrai, l’évolution naturelle des écosystèmes tendrait vers une diminution du nombre d’espèces et d’individus, les plus forts étant seuls survivants, alors que l’on observe exactement le contraire : la diversité des espèces et des écosystèmes, dans un équilibre dynamique. Cela s’explique parce que le partage et la coopération sont des principes beaucoup plus présents dans la nature que la compétition (qu’il ne faut cependant pas nier). L’évolution de la vie est basée sur les interrelations des espèces au sein de leurs milieux. C’est la première leçon donnée par la bioinspiration : nous avons besoin des autres — humains et non humains — car notre avenir est commun.

Les valeurs humaines fondamentales exigent le respect d’autrui, et impliquent donc la reconnaissance de la destination universelle des biens naturels. Ce n’est pas seulement un principe éthique, mais surtout un gage de pérennité des ressources. En conséquence, la propriété juridique d’un bien n’exclut pas pour autant autrui des bénéfices de ce bien. Les espaces fonciers (qui sont propriétés privées sur 92 % du territoire national), abritent les écosystèmes produisant des services indispensables au bien-être des riverains de ces espaces. La propriété concerne le sol et les plantations éventuelles, mais pas les espèces, les écosystèmes et les services qu’ils produisent. La responsabilité du propriétaire dépasse donc les limites de sa propriété, car les altérations des systèmes vivants engendrent des externalités négatives pour les riverains, et diminuent la valeur du territoire dans son ensemble. Le foncier est support de vie, ce qui lui donne d’autant plus de valeur. L’une des réflexions fondamentales dans notre nouvelle approche territoriale sera donc de réfléchir à la portée de la propriété, de la responsabilité qu’elle engendre, et d’accepter que de multiples usages, compatibles les uns avec les autres, puissent se superposer sur le même espace.

Par exemple, le propriétaire forestier bénéficie de l’exploitation directe du bois, et reste maître de son bien dans ce contexte, mais ne peut nier que son domaine a un rôle direct dans l’épuration des eaux pour l’ensemble du bassin, la régulation du climat local, le stockage du carbone, et la valeur patrimoniale et paysagère. D’autres que lui-même sont dépendants ou bénéficiaires des services produits par ce bien, et cette caractéristique ne peut être ignorée. L’objectif sera donc de permettre la pérennité des avantages pour l’ensemble des acteurs, sans pour autant léser le propriétaire ou l’exploitant.

Intelligence collective

La deuxième leçon donnée par la bioinspiration est l’intelligence collective, dont le plus bel exemple se trouve dans les communautés d’insectes, par exemple les abeilles. Ces sociétés animales n’ont pas besoin de théories ou d’idéologies pour s’adapter à des contextes en constante évolution. La soumission à des intelligences individuelles centralisées est souvent un frein à l’évolution nécessaire pour répondre aux contraintes. L’intelligence collective nécessite de nouvelles formes de gouvernance, qui ne se substituent pas aux institutions en place, mais agissent de manière indépendante pour la sauvegarde du bien commun, d’une façon systémique qui ne peut pas être assurée aujourd’hui. L’intelligence collective est supérieure à la somme des intelligences individuelles qui peuvent se neutraliser les unes les autres (le plus souvent pour des raisons d’égoïsme, de concurrence ou d’idéologie), et elle assure une dynamique naturelle aux projets qu’elle accompagne. Elle engendre une vision commune de l’avenir, sur laquelle chacun peut se retrouver et se projeter en fonction de ses capacités et de ses convictions. L’innovation permettant le progrès est loin d’être simplement technologique : elle sera avant tout sociale.

Optimisation des services écosystémiques

Les écosystèmes sont à la base des ressources vivantes du territoire. Ils ont la particularité de produire en permanence des biens et services à coût nul ou très faible, et assurent donc une richesse continue. Nous négligeons bien trop souvent la valeur de cette production, alors que les pistes d’optimisation sont à peine explorées. Plutôt que de rechercher des matériaux de synthèse nécessitant toujours plus d’énergie ou de chimie, notre intérêt n’est-il pas de réfléchir à l’utilisation de ressources disponibles mais non valorisées ? Cela impliquera sans doute d’orienter différemment certains crédits de recherche, vers des voies peut-être moins industrialisables. En effet, que ce soit pour les matériaux de construction ou l’énergie, les recherches dans l’utilisation et l’optimisation des ressources, généralement organiques, produites sur le territoire ne sont pas la hauteur des enjeux.

Résilience

Notre Terre tient sa plus grande valeur de la vie qu’elle abrite. Elle est la seule planète connue à connaitre ce privilège, et tout notre bien-être et notre sécurité dépendent directement de cette vie terrestre. C’est particulièrement le cas en Bretagne. Même si notre science, notre connaissance et notre technologie permettent d’optimiser et d’augmenter les services produits par la vie, la science, la connaissance et la technologie ne seraient rien sans la vie elle-même. C’est donc notre propre intérêt de protéger la vie en Bretagne, pour continuer à profiter de ses bienfaits. La préservation et la maintenance du bon fonctionnement des écosystèmes n’ont rien d’un principe moral, mais consistent en une bonne gestion du territoire pour en conserver sa valeur.

Les écosystèmes nous ont largement précédés, et peuvent se passer de notre assistance. Notre rôle en ce sens consistera surtout à effectuer les actions nécessaires pour atténuer les effets négatifs de certaines de nos activités et accélérer les retours à l’équilibre. Ce ne sont cependant que des réglages à la marge, car les écosystèmes sont très largement en mesure de réagir par eux-mêmes : c’est ce qui s’appelle la résilience, le moteur de l’évolution, source de diversité. Cette capacité d’autoréparation des écosystèmes peut nous rassurer sur nos chances de succès dans cette entreprise de reconquête de la valeur des territoires : la vie réagit très vite, et il suffit de peu d’action de notre part pour obtenir des résultats tangibles. Cela nous amène à conserver modestie et humilité vis-à-vis du vivant : nous ne savons pas ce qui est bon ou mauvais, et la vie a sa dynamique propre sur laquelle notre influence sera de toute façon minime à l’échelle de l’histoire vivante de la Terre.

Ecotones et vision systémique

La société moderne est basée sur des principes cartésiens où les territoires et les domaines d’activité sont nettement séparés. Or la réalité naturelle n’est pas dans cette logique. La limite entre deux milieux ou deux territoires est peu délimitée. Ces zones d’interaction entre deux milieux sont appelées écotone, et sont en général particulièrement riches et diversifiées : par exemple le littoral ou les berges. Ce sont des zones d’interaction qui doivent être en premier lieu étudiées pour permettre une vision commune malgré les divergences. Cela veut dire travailler les relations entre l’Armor et l’Argoat, la terre et la mer, la ville et la campagne, les zones agricoles et les zones naturelles. C’est un point stratégique, car il s’agit de l’articulation des territoires, où s’exprimeront les échanges et les interdépendances. Cette approche interdit la vision cartésienne qui consiste à traiter les problèmes indépendamment les uns des autres, mais impose une démarche systémique en acceptant de ne pas tout maîtriser. C’est un nouveau regard à porter sur nous même au sein des écosystèmes, qui implique l’abandon d’un désir de puissance, de maîtrise et de domination qui est de toute façon illusoire.

Efficacité

Notre propension habituelle à chercher des solutions simples aux problèmes complexes nous entraîne à imposer des méthodes toutes faites, sans analyse contextuelle. Mais ce qui peut fonctionner en un lieu et en une époque n’est pas forcément la solution universelle. C’est comme cela que les méthodes proposées par le « développement durable » deviennent souvent inefficaces. Les espèces adaptées aux écosystèmes ont une règle essentielle : l’efficacité par l’optimisation des ressources. Appliqué à un système social, cela implique automatiquement le principe de subsidiarité, et l’initiative aux plus petits échelons.

La standardisation qui est la règle dans notre modèle économique est une aberration écologique. Elle est due à une logique de coût minimum qui n’est possible que parce que la consommation de bien naturel est en général peu onéreuse, voire gratuite. Le renchérissement des ressources, en particulier énergétiques, dû à l’augmentation de la demande, rendra rapidement ce modèle caduc. A nous d’anticiper cette évolution. Cette recherche d’efficacité génèrera une diversité des approches, et une redéfinition des besoins selon le contexte. Par exemple, si les « circuits courts » sont en général une solution opérationnelle aux enjeux actuels, ils ne peuvent être considérés comme étant toujours la meilleure solution. Il faut rechercher des « circuits efficaces » en termes de ressources et d’énergie. La recherche d’efficacité doit être multicritères, car la seule logique des coûts ne peut conduire qu’aux incohérences actuelles, favorisant des ressources lointaines, car moins coûteuses en apparence. La prise en compte des impacts négatifs extérieurs au territoire (les externalités négatives) est nécessaire à l’appréciation de l’efficacité. Ces modes de calculs permettent aussi d’anticiper sur la hausse du coût des ressources, et donc de s’adapter avant qu’elles ne soient trop rares.

Ressources locales

Dans la grande majorité des cas, ce principe d’efficacité conduira à l’utilisation de ressources locales. L’analyse de l’ensemble des enjeux est toutefois un préalable pour ne pas défavoriser une catégorie de personnes en restant dans une approche figée. En effet, avant d’imposer le prélèvement de ressources locales, l’anticipation des besoins à moyen terme est indispensable. Les ressources consommées sont la réponse à une demande, et celle-ci doit être évaluée le plus finement pour éviter des effets pervers. L’obsession de la consommation de ressources locales peut entraîner deux conséquences néfastes : soit la destruction de la ressource par une pression de prélèvement trop élevée qui entrainera une destruction irréversible, soit une forte injustice, car une partie de la population n’a pas accès à ces ressources, qui sont en quantité insuffisantes pour satisfaire tous les habitants. Les ressources uniquement locales seront-elles suffisantes pour nourrir une ville d’un million d’habitants ? Pour respecter le principe de justice et de destination universelle des biens naturels, l’analyse de l’efficacité doit rester globale. En conséquence, l’arbitrage entre ressources locales ou d’origine plus lointaine reste en tout les cas une nécessité.

Gestion des flux et mutualisation

La notion de partage évoquée plus haut comme principe essentiel des écosystèmes a entraîné une première réflexion sur l’usage du foncier et la propriété. Il en est de même avec l’ensemble des ressources. L’enjeu est d’ailleurs autant la gestion du flux de ressources (qu’elles soient naturelles ou énergétiques) que la ressource elle-même. La recherche de l’efficacité nous amène à nous interroger sur l’ensemble des flux de ressources, en évitant de les réserver à un seul usage. De nombreuses ressources peuvent être mutualisées, car ce n’est pas la possession de la ressource qui participe au bien-être, mais les services produits par cette ressource, ou en d’autres termes sa fonction. Un arbre a de nombreuses fonctions durant sa vie : stockage du carbone, photosynthèse, abris faune flore ou micro-organismes, valeur patrimoniale… ; et continue avec d’autres fonctions après sa mort : abris pour insecte, nourrissage des oiseaux, composition des sols…

La gestion des ressources d’un territoire ne peut être efficace que si l’ensemble des fonctions de chaque ressource est envisagé dès l’amont, afin d’en optimiser tous les usages.

Usages

L’être humain est partie intégrante de la nature et des écosystèmes. Ses pratiques ont certes des impacts — positifs ou négatifs — sur les écosystèmes, mais il n’est pas la seule espèce à avoir des impacts. Les écosystèmes se sont depuis bien longtemps adaptés à la présence humaine, et souvent avec bonheur. Le bocage, riche est varié, est bien la conséquence directe d’une forme d’exploitation agricole. La valeur écologique d’un territoire ne peut donc en aucun cas être dissociée des usages de ce territoire. C’est un autre aspect de la vision systémique. Pour aller plus loin, plutôt que d’essayer de réparer les conséquences négatives de certains usages, il est bien plus judicieux et opportun de réfléchir à ces usages afin de les rendre compatibles avec les écosystèmes, sans pour autant dégrader l’usage lui-même. C’est le principe de l’intégration écologique, qui demande une vraie réflexion stratégique sur la finalité des usages, leur adaptation et leur compatibilité avec les écosystèmes. Cette approche est résolument positive, ne cherchant pas à restreindre ou contraindre, mais au contraire à discerner le potentiel des usages. L’écologie a souvent été opposée aux activités humaines, alors qu’elles sont sans doute une vraie opportunité pour la valeur écologique du territoire.

Intégration des externalités

Malgré tous les efforts d’intégration écologique, d’évitement et de réduction des impacts, il restera sans aucun doute des impacts négatifs exercés sur le bien commun. Il n’y a pas lieu de les condamner systématiquement, car il peut s’agir des conséquences d’un arbitrage entre différents enjeux, à l’issue duquel on accepte une perte écologique pour un gain social ou économique. Il est cependant injuste de ne pas prendre en compte cette consommation de capital naturel dans le modèle économique lui-même, car cela consiste à privatiser les bénéfices en mutualisant les pertes. L’intégration des externalités négatives comptabilise en charge la destruction du bien commun, pour l’organisme l’ayant généré, en reversant à la collectivité l’équivalent pour recapitaliser. Ce n’est pas une sanction, mais un acte de bonne gestion. D’ailleurs, l’organisme en question a le plus souvent intérêt à conserver la valeur écologique des territoires dont il bénéficie.

En d’autres termes, l’objectif est d’affecter à l’organisme qui les génère les coûts de maintenance du bien commun qu’il altère.

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