Un ancien officier déclare la guerre à la dévastation technocratique

Article de la revue Limite, par Gaultier Bès

« Si nous sommes en guerre, il nous faut une stratégie pour la gagner. » Installé en Bretagne, Patrice Valantin est un ancien officier de Légion étrangère, mais son combat désormais a pour cibles les modèles économiques qui détruisent nos conditions d’existence. Il a mis son énergie au service d’une économie vivante, contre la dévastation technocratique du monde. Et il recrute !

Vous n’avez pas exactement le profil type du militant écolo. Comment en êtes-vous arrivé à faire de la transition écologique le cœur de votre engagement ?

Mon engagement pour la Terre et les systèmes vivants s’est fait naturellement (terme particulièrement bien adapté), et surtout dans la continuité de ma vocation d’officier : en quittant l’armée, j’ai créé une entreprise de génie écologique et j’ai donc découvert les déséquilibres de la biodiversité. J’ai surtout compris que l’enjeu dépasse l’écologie, car il s’agit avant tout d’une crise anthropologique, qui nous interroge sur notre condition d’être humain et d’être vivant, en relation avec nous même, les autres et la vie en général. Tant que chaque individu ou groupe ne travaille que pour son propre intérêt, il ne peut y avoir d’harmonie et d’avenir avec un bien commun. Au-delà de la protection des espèces, des ressources ou du climat, c’est notre Humanité que nous affaiblissons par cet individualisme de plus en plus forcené. En fait, je ne pense pas avoir changé de métier : ma patrie est menacée, sans doute davantage que lors des grands conflits du siècle dernier, et le combat prend juste d’autres formes, car l’adversaire n’est pas une armée classique, et cette menace s’étend à l’ensemble de la Terre. Pour cette bataille, les bonnes pratiques individuelles ne suffisent pas, et je veux développer une stratégie globale pour reprendre le contrôle de l’économie, afin de nous réintégrer dans le fonctionnement des systèmes vivants. C’est un combat révolutionnaire qui demande un engagement à la hauteur des enjeux.

Vous avez créé deux entreprises : Dervenn en 2002, spécialisée en travaux et études de génie écologique, puis Reizhan en 2016. L’entreprise et l’écologie, est-ce que ça peut vraiment faire bon ménage ?

Dervenn, que j’ai quitté en 2016, est spécialisé en génie écologique, pour la préservation et la restauration de la biodiversité. Je suis arrivé au constat de l’absurdité de cette activité si on ne travaille que sur des conséquences et non sur les causes. Les systèmes vivants sont résilients et n’ont pas besoin de notre science humaine pour se développer et conserver leur équilibre. C’est donc sur l’origine du déséquilibre qu’il convient d’agir, c’est-à-dire le modèle économique actuel. Mon objectif est devenu progressivement de réinscrire nos modes de vie dans le fonctionnement du vivant, pour ne plus avoir à préserver ou restaurer les écosystèmes. C’est pour cela que j’ai finalement créé Reizhan, qui s’adresse aux organisations et en particulier les entreprises, afin de faire évoluer les modèles économiques pour qu’ils deviennent compatibles avec les écosystèmes. Il ne s’agit pas de « croissance verte » ou de « développement durable » mais d’une (r)évolution radicale de l’entreprise, en changeant sa finalité. Il n’y a pas d’opposition de principe entre l’entreprise et l’écologie, car les entreprises ne sont que des organisations théoriques pour la gestion des ressources nécessaires au fonctionnement de nos sociétés. Elles sont donc indispensables à nos sociétés et ont toujours existé sous différentes formes. Ainsi, nous ne luttons pas contre les entreprises, mais contre leur finalité qui est pour l’instant essentiellement financière, en accompagnant sur une nouvelle trajectoire celles qui ont compris où est leur avenir. Nous voulons simplement reprendre le contrôle de l’économie au niveau des territoires pour que les échanges de biens et de service soient inscrits dans le Bien et le Service, et nous avons besoin d’entreprises pour cela. Ce qui est sans doute impossible à l’échelle globale l’est parfaitement au niveau local, par des acteurs partageant des valeurs communes. En libérant progressivement les territoires de la pression spéculative par l’organisation de nouveaux modèles d’entreprises, nous pourrons étendre ce principe au niveau global. Il faut être réaliste : il ne peut y avoir d’harmonie sur terre si les entreprises sont uniquement centrées sur la compétition et le profit, et nous ne pourrons nous arrêter que lorsque nous aurons pris le contrôle de la majorité des entreprises, et donc de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) afin de la rendre compatible avec les systèmes vivants.

Vous avez aussi fondé le parcours IRVIN qui propose à de jeunes volontaires de passer 3 semaines en immersion en milieu naturel. Quel bilan tirez-vous de cette expérience ?

Irvin a pour objet de préparer les jeunes à affronter et surtout construire l’avenir. L’éducation actuelle est déconnectée des réalités vivantes, et peine à proposer un sens à la vie professionnelle. Irvin développe les compétences humaines indispensables pour travailler ensemble, et forme les artisans-bâtisseurs d’une société à reconstruire. Le modèle pédagogique est l’immersion naturelle, pour retrouver un lien charnel et émotionnel avec le monde vivant. En alternant des périodes de vie en pleine nature (« bushcraft »), des chantiers-écoles (forêt, génie écologique, permaculture), des activités sportives, cette formation donne les bases indispensables pour envisager l’avenir avec sérénité, et permettra de créer une communauté solidaire avec le même système de valeurs. Il n’est pas possible, en effet, de développer une vision commune sans partager des valeurs fondamentales : loyauté, honneur, fidélité, courage, service…

Nous avons testé le modèle sur quelques sessions, avec des jeunes de toutes origines sociales et une grande diversité de parcours : une personne SDF pouvait ainsi côtoyer un jeune ingénieur en pleine capacité, dans un milieu totalement nouveau pour eux.

Les retours sont vraiment positifs. Le lien avec la nature est à la fois une source d’inspiration très puissante, qui puise dans nos racines profondes, nos traditions séculaires, pour concevoir un monde compatible avec le vivant. De plus, les séjours et le travail en milieu naturel ont des vertus thérapeutiques, avec des effets psychologiques et physiologiques très bien documentés par les récentes recherches scientifiques. Irvin permet une déconnexion radicale du monde technologique plutôt individualiste pour repartir de l’avant en s’alliant avec le cosmos et les êtres vivants, humains et non-humains.

Suite à ces premiers retours, nous avons décidé de passer à la vitesse supérieure en créant l’Ecole des Systèmes Vivants, qui permettra de développer les parcours Irvin à plus grande échelle pour répondre à la recherche de sens par les jeunes générations, mais aussi pour proposer aux particuliers comme aux entreprises des formations spécifiques basées sur les mêmes moteurs pédagogiques, afin de les orienter vers une économie au service de l’Homme et de la Vie.

– L’objectif de votre association, Œtopia, n’est ni plus ni moins de faire « la révolution par l’économie vivante ». Qu’est-ce à dire ?

L’économie vivante est fondamentalement révolutionnaire, quoique très positive et non violente : elle ne cherche pas à modifier marginalement un modèle qui est intrinsèquement pervers, car basé sur la maximisation du profit qui conduit à la compétition permanente, l’individualisme et l’abandon des plus faibles. Au-delà des pratiques plus ou moins vertueuses des entreprises, l’adversaire n’est pas tant l’économie elle-même que sa finalité : c’est actuellement la maximisation du profit, qui est une distorsion conceptuelle de l’économie, dont l’étymologie — oïkos nomos — signifie pourtant la gestion de la maison commune. C’est pour cela que nous combattons pour une « économie vivante », qui appelle les entreprises à la co-création de valeur avec les systèmes vivants pour le service du bien commun, l’oïkos. Cette économie vivante s’inspire du fonctionnement de la vie, qui depuis le commencement est basée sur la relation et la diversité, et veut être en harmonie avec le fonctionnement du cosmos. C’est bien une révolution radicale du modèle économique dominant.

La révolution que nous lançons n’est ni la violence, ni la table rase, ni la révolte. Elle ne s’oppose pas à l’ancien modèle mais veut simplement le rendre obsolète et inutile en se réappropriant ses missions. Les outils de production peuvent rester semblables pour continuer à servir 8 ou 9 milliards d’humains dès lors qu’ils sont au service du bien commun. Œtopia est à la foi un incubateur d’idée, un expérimentateur et un démonstrateur pour rendre possible la voie du vivant et donner les moyens de la tracer.

Ce n’est pas de la révolution qu’il faut avoir peur, mais au contraire de l’absence d’un changement radical pour sortir du chemin de violence dans lequel nous sommes engagés, et que les pays riches imposent au reste du monde dans une logique d’asservissement.

Œtopia se veut résolument opérationnelle, en non conceptuelle, en regroupant et formant des entrepreneurs combattants et révolutionnaires qui partagent une vision positive de l’avenir.


– Enfin, votre association dispose d’une ferme, au nord de Rennes, qui a vocation à accueillir de jeunes maraîchers qui voudraient se lancer en agro-écologie.

Nous possédons une ferme d’une quinzaine d’hectares au nord de Rennes que nous voulons développer à la fois comme espace de formation pour l’Ecole des Systèmes Vivants et comme incubateurs pour des projets d’économie vivante. Dans ce cadre, nous voulons proposer des parcelles à de jeunes paysans, en particulier en maraîchage et permaculture, avec une mutualisation de moyens techniques et commerciaux. L’objectif est de leur permettre de se lancer pendant les premières années d’activité, afin de pouvoir ensuite créer leur propre exploitation. Ce système permettra ainsi de créer des chantiers agricoles pour les jeunes d’Irvin et de mettre en œuvre des circuits économiques locaux en lien avec une mobilisation citoyenne. Cette ferme se veut une plateforme de lancement d’une société à reconstruire, basée sur des valeurs communes au service de l’Homme et de la Vie, et en accueillant les plus faibles. Nous disposerons de cette ferme en octobre 2019 et sommes d’ores et déjà en recherche de partenaires paysans.

 

A propos Patrice Valantin

Patrice Valantin a une première carrière d’officier, en particulier à la Légion étrangère, puis d’entrepreneur. Fondateur de l’entreprise Dervenn en 2002, spécialisée en travaux et études de génie écologique, il la quitte en 2016 pour créer l’entreprise Reizhan, dont l’objectif est simplement la révolution par l’économie vivante. Il est également le directeur du parcours IRVIN et le président d’Oetopia

Les commentaires sont clos.