On peut changer notre avenir en formant la jeunesse à l’école du vivant.

L’aventure qui s’offre

Rarement une génération aura eu devant elle une tâche aussi claire et aussi vaste. Il ne s’agit plus de comprendre ce qui se passe, ni de le documenter : les rapports existent, les mesures sont publiques, les tendances sont établies, et rien de ce qui pourrait s’écrire encore n’ajouterait à leur poids. Il s’agit de reconstruire, territoire par territoire, une manière d’habiter le monde qui tienne compte de ce dont nous dépendons, les sols, l’eau, les climats locaux, les cycles du vivant, et de le faire à l’échelle où cela se voit, se mesure et se corrige. Cette tâche a une direction, des méthodes déjà éprouvées et des lieux où elle a commencé. Elle demandera des dizaines d’années et des dizaines de milliers de personnes. Elle a tous les caractères d’une aventure : un but qui dépasse ceux qui l’entreprennent, une part d’inconnu qui ne se réduira pas, un effort qui ne se délègue pas et une joie qui n’appartient qu’à ceux qui s’y engagent.

La peur et son contraire

Beaucoup, devant la même époque, éprouvent autre chose. L’incertitude est réelle, les variations sont majeures et rien ne garantit que les cadres d’hier tiendront demain. Devant cela, la peur est une réponse disponible, et le repli sur soi en est le prolongement naturel : réduire son horizon, protéger ce qui reste, ne plus rien entreprendre qui expose. Cette réponse est compréhensible ; elle est aussi stérile, la peur n’ayant jamais rien construit, ni chez les individus ni dans les sociétés. Ce qu’elle produit est connu : la plainte, la désignation d’un coupable, l’attente d’une solution venue d’ailleurs, puis l’immobilité.

Il existe une autre réponse, et elle seule produit un effet : l’enthousiasme, la volonté de changer ce qui dépend de nous, et la joie qui accompagne un effort dont la direction est juste. Ce n’est pas une disposition d’humeur. C’est une discipline, que nous nommons propositivité : devant tout constat, chercher d’abord ce qui peut être fait ; devant tout obstacle, y voir une étape du chemin et non un motif de s’arrêter. L’alpiniste devant la paroi ne se plaint pas de la montagne ; il en lit les prises. C’est de cette attitude, et d’aucune autre, que dépend la suite. Or elle s’apprend, et elle s’apprend d’autant mieux qu’elle est apprise tôt.

L’inquiétude comme ressource

L’inquiétude de la jeunesse devant l’avenir est réelle, et les enquêtes qui la mesurent décrivent une génération qui sait, mieux que les précédentes, ce qui se joue, et qui ne voit pas où prendre sa part. La lucidité est acquise ; c’est la prise qui manque. La sortie de cet état est connue : ni le réconfort, ni le déni, ni l’information supplémentaire, mais le passage à l’action, une action ajustée à la mesure de la personne, ni au-dessous, ce qui l’humilie, ni au-dessus, ce qui l’écrase.

Cette inquiétude n’est donc pas un mal à traiter. C’est une énergie disponible et mal orientée, la plus précieuse qui soit, parce qu’elle procède d’un attachement réel à ce qui est menacé. La question posée à ceux qui forment n’est pas de l’apaiser, mais de la convertir en engagement, et cette conversion suppose deux choses : une tâche réelle où s’employer, et des aptitudes pour s’y tenir.

La capacité d’adaptation, des territoires aux personnes

Le mot clé, pour les territoires, est la capacité d’adaptation. Les systèmes vivants la tiennent de deux principes, la relation et la diversité : de leur jeu naît l’hétérogénéité des milieux, et c’est elle qui permet à un écosystème de traverser une perturbation sans s’effondrer, en réorganisant ses équilibres plutôt qu’en les perdant. Restaurer la capacité d’adaptation d’un territoire, celle de ses sols, de son eau, de son climat local, de ses cycles, est l’objet même du travail qui s’ouvre.

Ce qui vaut des territoires vaut des personnes, et vaut des groupes. La capacité d’adaptation d’un être humain est son aptitude à faire face à ce qu’il n’avait pas prévu sans perdre sa direction ; celle d’un collectif est sa capacité à se réorganiser sous la contrainte sans se disloquer. Elle procède des mêmes principes, la relation, qui donne l’appui, et la diversité, qui donne les réponses. Et c’est précisément elle qui nous manque. Nos sociétés ont, depuis deux générations, organisé leur confort en déléguant l’adaptation à des systèmes : l’assurance absorbe l’imprévu, la procédure décide à la place de celui qui l’applique, l’infrastructure dispense de connaître le milieu. Le résultat est une population protégée et, pour cette raison même, vulnérable, la capacité de s’adapter s’atrophiant dès qu’elle ne s’exerce plus. La jeunesse hérite de cet état, dont elle n’est pas l’auteur.

Ce qui ne se délègue pas

La délégation franchit aujourd’hui un seuil. Ce que nous confions aux machines, aux logiciels et désormais aux systèmes d’intelligence artificielle n’est plus seulement l’effort ou la mémoire ; c’est l’adaptation elle-même, l’ajustement continu de la réponse à la situation, dont ces outils s’acquittent plus vite et plus régulièrement que nous. Une formulation stricte s’impose ici. Ce qui se délègue est le calcul, c’est-à-dire l’optimisation d’une réponse dans un cadre donné, avec des données existantes, vers un objectif déjà fixé. Ce qui ne se délègue pas, parce que rien d’autre que l’humain n’en est capable, se compose de quatre opérations. Concevoir un état du monde qui n’existe pas encore et qu’aucune donnée ne décrit. Le formaliser assez pour qu’il devienne un projet. Le partager par le langage jusqu’à ce qu’il soit tenu en commun. Le construire à plusieurs, en ajustant à mesure ce que la réalité oppose. De toutes les espèces, la nôtre est la seule qui conçoive un équilibre à venir et lui adjoigne une intelligence collective capable de le poursuivre. C’est cette faculté qui a engendré la rupture avec le vivant, lorsqu’elle s’est exercée sans considération de ce dont elle dépend ; c’est elle seule qui peut remettre les équilibres dans le bon sens.

Si la jeunesse n’est pas préparée à ces quatre opérations, aucune quantité d’outils n’y suppléera. Une génération qui sait calculer et ne sait plus concevoir, ni tenir une vision dans le langage, ni construire en commun, dispose de tous les moyens et d’aucune fin. C’est là, et non dans l’accès à la technique, que se situe la préparation à construire l’avenir.

Éveiller plutôt que classer

Préparer ne consiste pas à classer. Le système en place part de la compétence : il fait acquérir des connaissances, les sanctionne par des diplômes, oriente selon les notes obtenues, puis répartit les jeunes dans des cases dont ils sortiront difficilement. Cet ordre ne mène nulle part, parce qu’il produit des personnes qualifiées pour des emplois qu’elles ne peuvent pas tenir ou qu’elles ne désirent pas, et parce qu’il trie sur ce que le jeune a déjà montré en ignorant ce qu’il n’a jamais eu l’occasion de montrer.

Trois choses sont à distinguer. L’aptitude est une disposition présente dans la personne : certaines sont innées et manifestes, d’autres innées et jamais sollicitées, faute d’une situation qui les ait appelées ; quelques-unes manquent réellement, et cette absence-là ne se comble pas. L’appétence est ce que la personne désire faire, et elle est souvent bridée par des a priori qui ne sont pas les siens. La compétence est ce que la personne sait faire ; elle s’acquiert par la formation et l’expérience, et elle s’acquiert toujours, dès lors que l’aptitude le permet et que l’appétence la porte.

L’ordre juste est donc celui-ci : révéler les aptitudes et les rendre opérationnelles, libérer les appétences, et laisser venir la compétence, qui n’est plus alors qu’une formalité technique. Le défaut du système en place n’est pas de former aux compétences, c’est de le faire avant. Un jeune qui n’a jamais eu à conduire un groupe ignore s’il en est capable, et l’ignorera tant qu’aucune situation ne l’y aura contraint. Un jeune qui n’a jamais tenu un effort au-delà du point où il voulait cesser ignore ce qu’il peut tenir. Ce que révèle la situation ne s’obtient par aucun discours et ne se lit sur aucun dossier. Une formation qui prépare à construire l’avenir doit donc commencer par là : mettre le jeune en situation, avant de lui enseigner quoi que ce soit.

Ce qu’Œtopia a construit pour cela

IRVIN est la composante d’Œtopia consacrée à la formation de la jeunesse. L’association accueille des jeunes adultes de dix-huit à trente ans, de toutes origines et de tous niveaux, et les prépare à conduire, à décider et à travailler avec les systèmes vivants, sur deux sites, la ferme de Mouazé en Ille-et-Vilaine et le centre d’Aubagne dans les Bouches-du-Rhône. Elle ne forme pas à un métier ; elle forme des pionniers, appelés à construire une société fondée sur la relation, l’honneur, la dignité et le respect, et leur donne pour cela ce que la construction de l’avenir exige : la conduite d’un groupe, la tenue d’un engagement, la lecture d’un milieu, la maîtrise d’un geste et le sens du travail bien fait. Sa pédagogie a été conçue par d’anciens militaires, qui en ont tiré l’exigence, la vie collective, le sens du service et la responsabilité de l’un devant tous ; cette origine vaut inspiration, non modèle.

Tout ce qui précède en constitue le cahier des charges : convertir l’inquiétude en engagement, exercer la capacité d’adaptation des personnes, préparer aux quatre opérations qui ne se délèguent pas, et remettre dans l’ordre les aptitudes, les appétences et les compétences. Voici comment IRVIN y répond.

La méthode

La mixité et l’anonymat. La mixité des promotions n’est pas un choix moral mais un choix pédagogique. Réunir dans un même groupe de jeunes cadres cherchant à affermir leur autorité, des jeunes en recherche d’orientation et des jeunes sortis du système scolaire, c’est multiplier les situations où chacun est mis devant une aptitude qu’il ne se connaissait pas : le premier apprend qu’il ne sait pas tout, le dernier apprend qu’il sait quelque chose. La règle de l’anonymat rend cette révélation possible : l’origine, le diplôme et le passé ne se disent pas, et chacun est connu par ce qu’il fait dans le groupe. Ce qui a été classé ailleurs ne l’est plus ici.

L’immersion dans les systèmes vivants. Elle vient en premier, parce qu’elle fonde tout le reste. Vivre plusieurs semaines dehors, en milieu naturel, met le jeune au contact de systèmes riches de quatre milliards d’années d’expérience et lui apprend, par l’observation directe, la lecture des équilibres, des cycles et des dépendances dont procède toute activité humaine. Il n’y a pas d’autre manière d’apprendre à lire un milieu que d’y être, ni d’autre manière de comprendre la capacité d’adaptation que de la voir à l’œuvre.

L’effort, le doute et la durée. La fatigue physique partagée, la marche, le travail par tous les temps et l’absence de repères habituels rompent les automatismes et rendent la personne disponible à ce qu’elle ne savait pas d’elle. Le doute et l’incertitude en font partie : un parcours dont chaque étape serait annoncée n’apprendrait rien, l’aptitude à décider dans l’incertitude ne s’exerçant qu’en situation d’incertitude.

Le travail réel. Les jeunes exécutent des chantiers, plantation, entretien de milieux, bûcheronnage, cultures, qui servent à quelqu’un et sont jugés sur leur qualité ; le geste repris jusqu’à la justesse enseigne le sens du concret, la mesure et la capacité de rebondir. Le chantier se conduit à plusieurs, et la satisfaction d’avoir construit ensemble vaut enseignement autant que la technique.

Le groupe et ses cadres. Promotions de huit à douze personnes, rôles mêlant les métiers, interdépendance voulue, cadres présents dont l’autorité est légitime parce qu’elle s’exerce dans les mêmes conditions que celles des jeunes. Le groupe donne l’appui et la responsabilité, les deux conditions de la capacité d’adaptation.

La relecture. Sans elle, l’expérience ne devient pas apprentissage. Chaque situation vécue est reprise collectivement, à froid, jusqu’à ce que chacun puisse nommer ce qu’il y a fait et ce qu’il y a découvert.

Le parcours et l’entreprise école. Le parcours est construit sur mesure, de deux semaines à six mois, selon le profil et le projet de chacun. Il se prolonge en entreprise, dans une situation professionnelle réelle où les aptitudes révélées se transforment en compétences ; l’entreprise école du groupe, entreprise de travaux de génie écologique, en fournit le cadre, sous contrat de travail et sous encadrement.

Changer de dimension

Cette méthode a été construite avec des moyens restreints et à titre expérimental. Environ trois cents jeunes ont été formés depuis 2015, en promotions successives, chacune servant à éprouver, à corriger et à affiner le dispositif. Ce nombre n’est pas à la hauteur de ce qui est décrit ici, et il ne prétend pas l’être : il est celui d’un outil en construction.

L’année écoulée a été exigeante : un incendie sur le site de Mouazé, la contraction des financements que connaissent toutes les associations, une équipe resserrée. Ce qui compte a tenu : la méthode, les deux sites, l’entreprise école et la détermination de ceux qui les portent. L’ouverture du centre d’Aubagne, en 2026, à la Bastide Magnan mise à disposition par la commune, a marqué le point de départ de la relance : un second territoire s’est engagé aux côtés de l’association, et quatre postes sont en cours de recrutement pour porter le développement des deux centres. La question qui se pose désormais n’est plus celle des moyens de tenir, mais celle de la dimension.

Ce sont plusieurs dizaines de milliers de jeunes qu’il faut préparer, parce que la tâche décrite en ouverture se compte en territoires et que chaque territoire demande ses propres acteurs. Cela ne se fera pas par la croissance d’une seule structure, mais par l’essaimage d’un modèle, un lieu, une entreprise école et un territoire qui s’y engage, reproduit partout où des acteurs décident de le porter. La méthode est disponible. Ce qui manque est ce qui a toujours manqué : des personnes qui décident de commencer.

Ce qui dépend de chacun

Conformément à la règle que ce texte s’impose, il ne se referme pas sur un constat.

Une entreprise peut accueillir un jeune en situation professionnelle, ouvrir un chantier à une promotion ou affecter sa taxe d’apprentissage à cette formation. Une collectivité peut mettre un lieu à disposition, comme la ville d’Aubagne l’a fait en 2026 avec la Bastide Magnan, et voir un centre s’y ouvrir. Un jeune de dix-huit à trente ans peut candidater, quel que soit son parcours et quoi qu’il en pense. Chacun peut soutenir la formation des promotions en cours.

La devise d’IRVIN tient en une phrase : on peut changer notre avenir en formant la jeunesse à l’école du vivant. Elle ne décrit pas un espoir. Elle énonce une méthode, et la méthode est prête.