Manifeste Œtopia : Pour bâtir l’avenir avec les systèmes vivants
Préambule
Nous faisons partie des systèmes vivants. Nous y sommes reliés aux autres espèces, aux milieux et aux grands cycles qui rendent notre existence possible.
Depuis la révolution énergétique engagée il y a environ trois siècles, notre puissance de transformation s’est considérablement accrue. Elle a permis à une partie de l’humanité d’augmenter fortement sa sécurité et son bien-être, et d’ouvrir des possibilités nouvelles par les sciences, les techniques et l’organisation collective.
En gagnant cette autonomie technique, nous nous sommes progressivement représentés comme séparés des systèmes vivants dont nous restions pourtant dépendants. Ce voyage fut une exploration féconde du monde et de nos propres capacités. Il nous a appris à comprendre, inventer, organiser et transformer à une échelle nouvelle.
Cette puissance a changé d’échelle au milieu du XXe siècle. Nous faisons aujourd’hui face à des changements globaux qui affectent simultanément les climats, le cycle de l’eau, les sols, la diversité du vivant et les ressources, avec des conséquences sur notre sécurité, notre santé, nos économies et nos équilibres sociaux. Ces transformations mettent à l’épreuve la capacité d’adaptation de nos territoires.
L’humanité possède une singularité, non une supériorité. À notre connaissance, nous sommes la seule espèce capable de concevoir collectivement ce qui n’existe pas encore, de le représenter, de le transmettre et de nous organiser à grande échelle pour le faire advenir. Un pont peut ainsi être pensé avant d’exister, dessiné avant d’être construit, puis devenir l’œuvre commune de ceux qui le rendent possible.
Le prochain pas de notre histoire consiste à revenir à la maison en ramenant avec nous ce que ce voyage nous a appris : nos connaissances, nos techniques, notre capacité à concevoir, à coopérer et à organiser l’action collective.
Cette maison a un nom ancien : l’oïkos. En grec ancien, oïkos désigne la maison, le foyer, le lieu habité. Cette racine se retrouve dans les mots économie et écologie. Nous retenons ici deux gestes complémentaires : oïkos logos, connaître et comprendre la maison ; oïkos nomos, l’organiser et en régler l’usage. L’oïkos désigne ici notre maison commune dans toutes ses dimensions : les milieux, les espèces, les ressources, les activités humaines, les cultures et les relations qui les unissent.
Revenir dans l’oïkos ne signifie pas revenir en arrière. Il s’agit d’y ramener toute la puissance acquise pendant le voyage et de lui donner une direction.
Cette direction fait de l’espérance une force d’action. La paix devient un signe de justesse des relations humaines dans l’oïkos. La joie naît aussi de l’action partagée lorsqu’elle devient utile, visible et féconde.
Bâtir l’avenir avec les systèmes vivants suit alors trois mouvements : changer de regard et de mode de pensée pour comprendre l’oïkos, construire ensemble autour d’une direction, puis agir sur les trajectoires pour la faire advenir.
I. Changer de regard et de mode de pensée
Nous ressemblons parfois à celui qui a perdu ses clés dans l’obscurité et les cherche sous un lampadaire, non
parce qu’il les a perdues là, mais parce que c’est le seul endroit éclairé. Nos outils, nos indicateurs et nos habitudes
de pensée nous conduisent parfois de la même manière à chercher les réponses là où nous savons déjà regarder.
Comprendre les systèmes vivants commence par déplacer le regard.
1. La Vie est relation et diversité
Depuis 4 milliards d’années, deux principes gouvernent les systèmes vivants : la relation et la diversité.
Aucune espèce ne se suffit à elle-même. Chaque organisme existe par les relations qu’il entretient avec d’autres organismes et avec son milieu. Coopération, prédation, compétition, symbiose, échanges de matière et d’énergie participent ensemble au fonctionnement des écosystèmes.
La diversité désigne la variété des espèces, mais aussi celle des milieux, des fonctions, des formes et des relations. Relation et diversité construisent ainsi l’hétérogénéité qui caractérise les systèmes vivants.
Cette hétérogénéité leur ouvre davantage de réponses face aux changements. Elle constitue l’un des fondements de leur capacité d’adaptation.
Le vivant se comprend d’abord par les relations qui composent les systèmes.
2. L’équilibre est dynamique
Les systèmes vivants évoluent en permanence sous l’effet des variations du milieu, des relations entre espèces et des transformations qu’elles produisent elles-mêmes.
Un même système connaît, au cours du temps, plusieurs états cohérents avec son fonctionnement. Le repère pertinent devient alors la trajectoire, c’est-à-dire la succession des équilibres dynamiques par lesquels le système évolue.
Agir avec les systèmes vivants consiste à accompagner leurs dynamiques, à maintenir leur capacité d’adaptation et à choisir une direction.
3. L’humanité est une espèce ingénieure
L’humanité appartient pleinement aux systèmes vivants. Comme d’autres espèces ingénieures, elle transforme son milieu et modifie les conditions de Vie autour d’elle. Le castor, en édifiant un barrage, change le cours d’une rivière et les milieux de toute une vallée ; l’humanité agit de même, avec une puissance et une capacité de conception qui lui sont singulières.
Transformer son milieu est dans sa nature. Ce n’est pas une faute.
Notre action modifie aussi les conditions dont nous dépendons. La direction choisie se lit alors à un critère simple : maintenir les conditions de notre existence et de notre bien-vivre, tout en soutenant la capacité d’adaptation des systèmes vivants dont nous faisons partie.
Notre enjeu est de donner une direction à notre puissance de transformation.
4. L’avenir est une direction choisie
L’avenir se façonne par les choix que nous faisons et par la direction que nous donnons à nos actions.
Nous imaginons ce qui n’existe pas encore, portons cette vision avec d’autres et unissons nos forces pour la faire advenir.
Cette capacité fonde l’espérance. Elle fait de l’avenir un espace de construction dans lequel chaque génération prend sa part.
Nos arrière-petits-enfants recevront les systèmes vivants, les territoires, les institutions et les relations que nous aurons contribué à transformer. Notre responsabilité est de leur transmettre un monde habitable et transformable, dans lequel ils conserveront eux aussi la capacité de choisir, de créer et d’agir.
L’espérance prend corps lorsque la direction choisie devient une construction commune.
II. Construire ensemble
Une direction devient une force lorsqu’elle est partagée. Des acteurs différents commencent alors à former une communauté autour de ce qu’ils choisissent de construire.
1. Le territoire est notre échelle de construction
L’oïkos prend forme dans un territoire. C’est à cette échelle que se rencontrent les systèmes vivants, les activités humaines, les ressources, les usages et les relations entre ceux qui y vivent et y travaillent.
Quand plusieurs acteurs choisissent une même direction pour ce territoire, une communauté commence à exister. Elle réunit des métiers, des générations, des expériences et des opinions différents. La direction commune permet à cette diversité de devenir une force.
Le territoire offre une échelle suffisamment vaste pour appréhender ensemble les grandes fonctionnalités, le cycle de l’eau, les sols, les milieux, les productions et les activités humaines, tout en restant assez proche pour permettre la relation, la décision et l’action.
À titre de repère, un territoire de l’ordre de 150 km² permet de se représenter cette échelle de construction.
Le territoire devient ainsi l’espace concret où une vision commune se réalise progressivement.
2. La relation est notre première capacité d’action
La relation transforme la diversité des acteurs en capacité d’action.
Elle relie les connaissances, les compétences, les moyens, les contraintes et les initiatives. Chacun comprend mieux ce qu’il apporte, ce dont il a besoin et comment son action s’articule avec celle des autres.
Des vertus partagées donnent à cette relation sa solidité : l’honnêteté, le respect, la parole tenue et le souci du bien commun. Vérifiées dans les actes, elles font naître la confiance.
Cette confiance rend possibles la coopération, la répartition des responsabilités et la coordination d’actions différentes.
Relier ceux qui connaissent, ceux qui disposent des moyens et ceux qui agissent devient alors une capacité essentielle du territoire. La technique trouve sa place au service d’une trajectoire commune.
Chacun conserve sa place, son métier et sa liberté d’action, tout en contribuant à une même direction.
3. La propositivité met en mouvement
Nous appelons propositivité cette manière de transformer le constat en mouvement : regarder le réel, chercher ce qui devient possible, proposer, puis agir.
La critique a sa place lorsqu’elle aide à comprendre et à ouvrir un passage. Une objection devient féconde lorsqu’elle conduit à une proposition, une demande ou un premier acte. Ainsi, le constat ne ferme plus l’avenir : il devient matière à construire.
La confiance porte sur la direction choisie et sur ceux qui la portent. Elle se distingue de la certitude du résultat. La détermination maintient le mouvement lorsque surgissent les obstacles et conduit à chercher un autre chemin lorsque le premier se ferme.
La défaite commence par le renoncement : tant que nous cherchons le passage, l’action reste ouverte.
La propositivité relie ainsi le regard à la décision : elle transforme un constat en possibilité, une possibilité en proposition et une proposition en premier acte.
L’action commence avec les acteurs déjà prêts et les moyens disponibles. Le principe de subsidiarité laisse à chacun l’initiative à son niveau et élargit l’action lorsque l’objectif l’exige.
Deux personnes décidées à construire ensemble suffisent pour commencer.
4. L’économie vivante relie la valeur au bien commun
L’oïkos a aussi une économie.
L’économie vivante reconnaît que la valeur se co-crée entre les activités humaines et les systèmes vivants. Elle organise les échanges et recherche une juste répartition de la valeur créée.
À l’échelle du territoire, cette approche prend la forme d’une méso-économie. Les productions, les échanges, les financements et les capacités d’action sont alors reliés autour d’une même vision.
Une activité qui maintient ou rétablit une fonctionnalité utile au territoire crée une valeur pour l’ensemble. Cette fonction est reconnue et rémunérée comme telle.
À l’échelle du territoire, de nombreux moyens techniques et financiers existent déjà, mais restent dispersés entre des acteurs et des dispositifs qui agissent séparément. La méso-économie les relie autour d’objectifs communs : ceux qui bénéficient des fonctions du territoire contribuent à leur maintien, et ceux qui les assurent sont rémunérés.
La valeur circule ainsi vers les fonctions qui concourent au bien commun.
III. Agir
Une vision devient réalité lorsqu’elle se traduit en action. Relier les initiatives, fixer des objectifs, expérimenter et apprendre transforme progressivement la trajectoire d’un territoire.
1. Passer des briques au mur
Nous avons beaucoup de briques, mais pas encore de mur.
Une action isolée est utile. Sa portée change lorsqu’elle est reliée à d’autres actions et prend place dans une même trajectoire territoriale. Le mur donne aux briques une forme, une cohérence et une fonction qu’aucune ne possède seule.
Il en va de même pour les systèmes vivants. Une haie, une zone humide, un sol restauré, une pratique agricole ou un aménagement prennent une autre dimension lorsqu’ils concourent ensemble au fonctionnement du cycle de l’eau, des sols, des habitats et des activités humaines.
La vision commune donne au mur sa forme. Les objectifs en organisent la construction. Chaque action devient alors une brique dont la place et la fonction sont compréhensibles par tous.
Relier les actions donne souvent plus de force que les multiplier.
2. Traduire la vision en objectifs et en trajectoires
Une vision donne une direction. Elle se traduit en objectifs concrets, répartis dans le temps, dans l’espace ou selon les activités. Ces objectifs constituent des jalons sur le chemin de la vision commune.
Chaque acteur ou groupe construit sa propre trajectoire pour atteindre l’objectif qui relève de sa capacité d’action. La liberté porte sur le chemin. La cohérence se juge à la convergence vers la vision commune.
Les fonctionnalités des systèmes vivants permettent d’observer cette progression. Le cycle de l’eau en offre une lecture immédiate : infiltration, ralentissement des écoulements, fonctionnement des sols, végétation et milieux humides participent ensemble à une même fonctionnalité territoriale.
Le suivi mobilise plusieurs indicateurs complémentaires, à la mesure de la complexité d’un système vivant.
Évaluer une trajectoire, c’est vérifier que les transformations engagées rapprochent réellement le territoire de la vision qu’il s’est donnée.
3. Le génie écologique transforme la vision en action
Une trajectoire choisie se réalise dans l’action.
Le génie écologique conçoit et conduit des actions qui orientent la trajectoire des systèmes vivants vers les objectifs choisis.
Ces actions portent sur les milieux, les usages, les pratiques agricoles, les modes de gestion ou les aménagements, dès lors qu’elles visent les fonctionnalités et la capacité d’adaptation du territoire.
Nous appelons oïkologue l’écologue qui élargit son travail à l’échelle de l’oïkos. Il interprète les dynamiques des systèmes vivants et celles des activités humaines afin de les remettre en cohérence dans une même trajectoire. Il éclaire la décision sans se substituer à ceux qui la prennent.
Le génie écologique donne ainsi une forme opérationnelle à la vision commune : comprendre les systèmes vivants, choisir une direction et agir sur les conditions qui déterminent leur trajectoire.
4. Commencer, expérimenter, apprendre
Les systèmes vivants répondent à nos actions selon leur propre dynamique. L’action devient ainsi une source de connaissance.
Un objectif donne une direction. Une première action permet d’observer ce qu’elle produit réellement, d’en tirer des enseignements et d’ajuster la trajectoire. Chaque étape enrichit la compréhension du territoire et prépare la suivante.
Cette démarche demande de l’humilité : le réel contredit parfois nos hypothèses, et chaque résultat devient une connaissance pour l’action suivante.
L’expérimentation donne à l’action sa capacité d’apprendre. Elle permet d’avancer dans la complexité en associant observation, expérience et adaptation.
Les résultats obtenus rendent progressivement le possible visible. Ils nourrissent la confiance, donnent envie d’aller plus loin et permettent à d’autres de rejoindre la démarche.
Chaque acte accompli rend le suivant possible.
Conclusion
Nous sommes dans l’oïkos. Nous disposons de connaissances, de techniques, de moyens et de capacités de coopération considérables. Leur donner une direction commune transforme cette puissance en capacité de bâtir avec les systèmes vivants.
La direction choisie a une finalité claire : maintenir les conditions de notre existence et de notre bien-vivre, et transmettre à nos arrière-petits-enfants un oïkos dans lequel ils trouveront à leur tour de quoi vivre, agir et construire.
L’avenir prend forme dans les actes que nous décidons aujourd’hui.
Commençons là où nous sommes, avec ceux qui sont prêts.
