L’Assemblée nationale a adopté le 20 juillet le texte issu de la commission mixte paritaire sur le projet de loi d’urgence agricole, et le Sénat s’apprête à se prononcer à son tour. Capacités de stockage, bassines, retenues : le sujet occupe l’hémicycle et enflamme les tribunes. Il serait pourtant possible de le regarder autrement, et de constater que ce débat, tel qu’il se tient, reste stérile. Doublement stérile.
Il l’est d’abord parce qu’il porte sur le partage d’une ressource qui diminue et qui va continuer de diminuer. Or une négociation sur une ressource en baisse ne peut mener qu’à la tension. Moins il y a d’eau, plus la question de sa répartition devient difficile, et plus le réflexe de retenir l’emporte sur celui de restaurer. La discussion se concentre sur les volumes restants au lieu de porter sur ce qui pourrait en produire davantage.
Il l’est ensuite pour une raison sur laquelle nous reviendrons : l’essentiel de ce qui détermine la présence de l’eau se joue sur les territoires, et n’attend pas l’issue d’un vote.
Commençons par une évidence presque amusante. Toutes les réserves du monde, qu’elles soient en bassines, en retenues collinaires, en zones humides ou en barrages, ne servent à rien s’il n’y a pas d’eau pour les remplir. La question première n’est donc pas de savoir comment garder l’eau. Elle est de savoir comment faire pour qu’il y en ait de disponible sur le territoire. Ce déplacement change tout, et il ouvre un chemin bien plus fécond que la querelle en cours.
La question première est celle du cycle de l’eau
Avant de remplir une réserve, encore faut-il qu’il y ait de l’eau à capter. Nous voilà ramenés à la logique du cycle de l’eau, celle que nous avons collectivement perdue de vue en réduisant le sujet à des volumes à stocker.
Deux postures s’offrent à nous. La première consiste à considérer que notre intelligence est capable de gérer l’eau des territoires, mieux que ne le ferait le vivant lui-même. Jusqu’à présent, reconnaissons-le, nous n’en avons pas vraiment fait la démonstration. Bien au contraire. Allons-nous vraiment persévérer dans cette voie ? La seconde consiste à reconnaître que les systèmes vivants organisent l’eau des territoires depuis quelques milliards d’années, et qu’il nous revient de nous réintégrer dans leur fonctionnement.
Ce choix n’oppose pas la technique au vivant. Un fossé restauré, une haie, une noue, un ouvrage de ralentissement, une retenue, un réseau d’irrigation sont tous des artefacts humains, et le génie écologique en fait quotidiennement des alliés du vivant. La ligne de partage passe ailleurs. Elle sépare une technique imposée au territoire en ne considérant qu’un seul usage, et une technique conçue à partir du fonctionnement écologique d’ensemble. C’est un mode de pensée qui est en cause, non un métier : celui qui aborde un territoire comme une machine hydraulique, un jeu de vannes et de réservoirs à optimiser. Vouloir gérer l’eau ainsi, c’est un peu comme vouloir réparer une forêt avec un marteau. L’outil n’est pas en cause, le geste l’est.
L’eau est la conséquence du bon fonctionnement des systèmes vivants
Rappelons un fait que l’école nous a mal enseigné. L’eau qui tombe sur nos terres n’est pas seulement apportée depuis les océans. Une part importante est recyclée sur les continents par l’évaporation des sols et l’évapotranspiration de la végétation. Un chêne adulte peut restituer à l’atmosphère plusieurs centaines de litres d’eau par jour, selon sa taille, la saison et les conditions climatiques, et il n’est pas le seul. Les couverts végétaux participent ainsi à la circulation de l’humidité et influencent le lieu et le moment où les précipitations se produisent. L’eau sur un territoire est, pour une large part, la conséquence du bon fonctionnement des systèmes vivants. Elle est le fruit des équilibres, non leur point de départ.
Cette bascule de regard a une conséquence directe et libératrice : la question centrale n’est plus de savoir si l’eau doit être retenue en bassine, en réserve ou en zone humide. Elle est de laisser l’eau sur le territoire, d’y ralentir sa course, de lui permettre d’y séjourner et d’y accomplir son cycle.
Les systèmes vivants ne séparent jamais les réserves des flux
Ici se joue le changement de regard le plus profond, celui qu’Œtopia développe dans ses travaux et ses formations. Les systèmes vivants reposent sur les services réciproques que les espèces se rendent en permanence. Aucune espèce ne suffit à elle-même. C’est le service qui prime, l’échange continu, le don renouvelé à chaque instant. La fleur et l’abeille en sont l’exemple le plus connu, la symbiose entre les champignons et les racines un autre, tout aussi fondamental.
Le vivant constitue pourtant des réserves, et en abondance : l’eau des sols, les nappes, la biomasse, la matière organique, les banques de graines, les zones humides elles-mêmes. Mais il ne sépare jamais ces réserves des flux qui les traversent. Ce sont des réserves poreuses, reliées, continuellement alimentées et restituées. Un stock n’a de sens, dans le vivant, que s’il demeure intégré au cycle.
C’est là que notre pensée économique moderne s’écarte du modèle. Elle a placé le stock au centre, comme une valeur en soi : accumuler, réserver, mettre de côté. Ce réflexe, nous l’appliquons à chaque ressource, l’eau comprise. Nous discutons aujourd’hui de volumes à retenir plus que de circulations à rétablir.
Le langage trahit cette confusion. Nous parlons de consommation d’eau. Au sens physique, pourtant, nous ne détruisons jamais l’eau : il y en a toujours exactement autant sur la planète, et les molécules que nous buvons ont déjà traversé des glaciers, des océans et d’innombrables êtres vivants. Ce que désigne la consommation, en gestion de l’eau, c’est l’eau prélevée qui n’est pas restituée au même endroit, dans le même état, ou au moment où les milieux et les autres usages en ont besoin. Ce déplacement de vocabulaire n’est pas anodin : il montre que le sujet n’a jamais été la quantité d’eau existante, mais sa disponibilité au bon endroit et au bon moment.
De même, l’océan est bien le principal réservoir d’eau de la planète, mais son immensité ne garantit nullement la disponibilité de l’eau douce sur un territoire. Cette disponibilité dépend de la circulation de l’eau, de la végétation, des sols, du climat et de la géologie. Notre rôle n’est pas de puiser dans un réservoir, mais de restaurer les équilibres qui rendent l’eau présente là où il faut, quand il faut : ni trop peu, ni trop.
De ce constat découle le véritable changement de regard, et il tient en une phrase. La responsabilité première revient à tous les acteurs du territoire, citoyens, entrepreneurs, agriculteurs, forestiers et élus, et elle consiste à éduquer leur intelligence à l’intelligence du vivant. L’eau n’est ici qu’un exemple, mais tout fonctionne ainsi. Se former à cette manière de penser n’a d’ailleurs rien de nouveau : c’est simplement se former à la pensée de la Vie.
La première infrastructure hydrologique, c’est le territoire
Ce changement de regard appelle un réaménagement du territoire et une nouvelle approche des usages. L’été que nous venons de traverser en montre l’urgence, à la fois pour la disponibilité de l’eau, pour les microclimats et pour notre capacité d’adaptation au changement climatique.
La première réserve d’eau à restaurer est celle, diffuse et invisible, des sols vivants. La matière organique, l’activité biologique et la structure poreuse d’un sol augmentent sa capacité à infiltrer l’eau, à la retenir et à la restituer lentement. Un sol vivant, bien structuré et couvert, se comporte comme une éponge, là où un sol nu, tassé et appauvri laisse l’eau ruisseler en surface puis s’évaporer. La différence ne tient pas à un texte de loi, mais à la manière de travailler et de vivre avec ce sol.
Et c’est là que se trouve peut-être l’essentiel. Il ne s’agit pas seulement des zones humides. Nous en avons déjà beaucoup perdu, et même intégralement préservées, elles ne suffiraient pas. Il ne s’agit pas davantage de tout labourer partout en se contentant de conserver ici ou là quelques zones humides en réserve. Il faut, au contraire, que la capacité à recevoir et à retenir l’eau soit présente partout, sur l’intégralité du territoire, de façon surfacique. Cela engage la nature et la vie des sols où qu’ils se trouvent, les réseaux bocagers, les zones humides, les nappes et jusqu’aux conditions d’écoulement dans les rivières. Il s’agit de ralentir l’eau et de favoriser son infiltration, sans interrompre pour autant les écoulements nécessaires aux rivières, aux estuaires et aux milieux situés en aval, qui en dépendent tout autant.
Faut-il pour autant condamner les bassines ? Ce n’est pas notre propos, et chacun peut se forger son opinion. La bonne question, celle qui vaut pour tout aménagement, est ailleurs : cet ouvrage s’intègre-t-il dans le fonctionnement du cycle de l’eau ? Contribue-t-il à l’équilibre d’ensemble du territoire, ou seulement à un usage considéré isolément ? Car la véritable alternative n’est pas entre stocker et ne pas stocker. Elle est entre des réserves isolées du cycle et des réserves intégrées à un territoire vivant, capable d’infiltrer, de ralentir, de faire circuler et de restituer l’eau. Une fois cette question posée honnêtement, les réponses pertinentes pour un territoire donné apparaissent d’elles-mêmes.
Nos territoires n’attendent la permission de personne
Nous voici revenus à la seconde stérilité du débat actuel. Aujourd’hui, nous attendons. Nous suivons les votes, et nous espérons que la loi réglera le problème à notre place. La loi peut orienter, et elle le doit. Mais la disponibilité de l’eau, elle, se construit sur le terrain.
Sur des communes agricoles où 95 % du territoire est privé, la restauration du cycle de l’eau ne se décrète pas depuis un hémicycle. Elle se bâtit par ceux qui habitent et cultivent ces terres. Les habitants et les acteurs d’un territoire n’ont pas besoin d’attendre une nouvelle loi pour engager ce qui relève déjà de leurs responsabilités et de leurs capacités, dans le respect des règles applicables. Il leur revient de se remettre à gérer leurs communs, comme leurs prédécesseurs l’ont fait pendant des millénaires, avant que nous prenions l’habitude de tout déléguer.
Voilà les deux impasses dont il faut sortir. La première consiste à concentrer le débat sur la manière de retenir les volumes restants. La seconde consiste à attendre que la réponse vienne d’ailleurs. Il s’agit de quitter les raisonnements fondés sur le rapport de force et la compétition, si caractéristiques de notre époque, pour retrouver la logique de la disponibilité des communs, qui a prévalu pendant l’essentiel de notre histoire.
Commencer, ensemble
Nous n’avons plus le temps de discourir ni de nous quereller. Nous avons le temps, en revanche, de travailler ensemble, de démontrer et d’apprendre.
Œtopia travaille à la mise en œuvre de démonstrateurs territoriaux associant agriculteurs, entreprises, forestiers, citoyens et collectivités, afin d’expérimenter concrètement cette restauration du cycle de l’eau et de former à la vision systémique qu’elle suppose. Car l’exemple n’est pas seulement la meilleure manière de convaincre : il est la condition du changement. C’est aussi de là que peut naître une nouvelle forme de responsabilité pour les entreprises, territoriale et bio-inspirée, capable de nouer une alliance concrète entre les acteurs d’un même territoire.
Il s’agit d’une véritable aventure : redécouvrir nos territoires, les reconquérir, les réhabiter avec un cœur vivant. Les dispositions humaines que cette aventure exige, la coopération, le partage, l’attention portée aux équilibres, sont justement celles qui nous permettront de traverser plus sereinement les décennies exigeantes qui s’annoncent. Face à une raréfaction probable des ressources, énergétiques comme matérielles, réapprendre à partager en travaillant ensemble n’est pas une option morale, c’est la voie la plus sûre. L’alternative ne mène qu’au conflit.
Pour éviter les conflits, apprenons à partager. L’eau est le plus beau des terrains d’apprentissage.
Patrice Valantin, fondateur d’Œtopia, École des Systèmes Vivants.
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