L’âge de l’oïkologue

Ce que je cherchais, et que je n’ai pas trouvé

Je viens de publier un article présentant le métier d’oïkologue, un mot que je propose pour désigner un professionnel dont l’existence me paraît désormais nécessaire, et que j’ai formé à partir du grec oïkos, la maison commune. Un lecteur helléniste m’a adressé en retour une question que je reprends telle quelle, parce qu’elle est juste et qu’elle mérite mieux qu’une réponse de circonstance : puisque l’écologie est déjà, étymologiquement, le logos de l’oïkos, que peut bien apporter le mot oïkologue ? Est-ce un déplacement du regard, de la science vers la pratique du territoire, ou une redéfinition de l’écologie elle-même ?

Ni l’un ni l’autre, et je vais tenter de dire pourquoi.

Mais la réponse ne commence pas dans le dictionnaire. Elle commence dans un bureau, face à un dirigeant.

Depuis vingt-cinq ans, j’accompagne des maîtres d’ouvrage, des industriels, des élus, des agriculteurs. Une part d’entre eux vient chercher une conformité, ce qui est légitime. Une autre part vient chercher un avantage, une image, un argument commercial, ce qui l’est également. Et puis il y a les autres. Ceux qui arrivent avec une inquiétude qu’ils formulent mal, parce qu’elle n’a pas de nom : ils sentent que leur activité dépend d’un fonctionnement qu’ils ne maîtrisent pas, que ce fonctionnement se dérègle, et qu’aucune des réponses disponibles ne s’adresse vraiment à cela. Ceux-là ne cherchent pas un prestataire. Ils cherchent quelqu’un avec qui penser.

C’est en voulant les orienter que j’ai buté sur un vide. Vers qui les envoyer ? Le mot manquait. Non pas le professionnel, qui existe, que je connais, avec qui je travaille. Le mot. Et tant qu’un métier n’a pas de nom, il ne se commande pas, il ne se forme pas, il ne se transmet pas. Il reste une rencontre heureuse au lieu de devenir une filière.

Disons-le d’emblée, quitte à en établir la légitimité ensuite. L’oïkologue est le professionnel qui lit un territoire comme une maisonnée vivante. Il relie son fonctionnement écologique, ses activités économiques, ses usages et ses communautés humaines afin d’en construire une trajectoire commune. Il ne remplace pas les spécialistes : il donne une cohérence et une direction à leurs interventions. Tout ce qui suit sert à expliquer pourquoi ce métier manquait, et pourquoi il lui fallait un nom.

Un kairos, pas une alarme

L’été que nous traversons a rendu évident pour tout le monde ce qui n’était perçu, il y a peu encore, que par une poignée. Cette évidence partagée est une chance. Je pèse le mot.

Les Grecs, puisque nous sommes en leur compagnie, distinguaient deux temps. Le chronos, le temps qui se compte, celui des échéances, des calendriers réglementaires et des horizons repoussés de plan en plan. Et le kairos, le temps qualitatif, le moment opportun, celui qu’Aristote définissait comme le moment à saisir. Le kairos était figuré en jeune homme ailé, portant une seule touffe de cheveux sur le front : à son passage, il faut tendre la main et l’attraper par là, faute de quoi il est déjà trop loin. Avant est trop tôt, après est trop tard.

Nous sommes dans un kairos. Non parce que la situation serait désespérée, mais parce qu’une fenêtre s’ouvre : jamais autant de personnes n’ont eu envie de bouger, et jamais elles n’ont été aussi disponibles à entendre autre chose que ce qu’on leur sert habituellement. Cette disponibilité ne durera pas indéfiniment. La peur la referme aussi sûrement que l’indifférence, car la peur ne construit rien : elle épuise, elle divise, et elle finit par produire le renoncement qu’elle prétendait éviter. Or c’est bien la peur qui domine aujourd’hui les esprits, et c’est d’elle qu’il faut d’abord se déprendre.

Reste que le nombre ne suffit pas. Des gens qui veulent bouger sans regarder dans la même direction ne font pas un mouvement, ils font une agitation. Ce qui manque aujourd’hui n’est ni la volonté ni les compétences : c’est le regard commun. Et un regard commun suppose une chose très concrète, très modeste, dont on mesure rarement le poids : une grammaire commune. Des mots que chacun comprend de la même manière, qui désignent les mêmes réalités et permettent de se reconnaître.

C’est pourquoi cet article, qui semble porter sur des questions de vocabulaire, porte en réalité sur la seule chose qui compte : notre capacité à faire peuple autour de ce qui nous abrite.

Vingt-cinq ans, ou la preuve qu’un mot peut naître

Il faut un peu d’histoire pour comprendre qu’une telle proposition n’a rien d’extravagant.

En 2000, lorsque j’ai commencé, nous étions une poignée à travailler sur ces sujets. Le mot biodiversité n’existait pratiquement pas dans l’espace public français ; il fallait l’expliquer à chaque rendez-vous. La Convention sur la diversité biologique, adoptée au sommet de la Terre de Rio en 1992, l’a installé dans le débat international ; le sommet de Johannesburg en 2002, puis le Grenelle de l’environnement en France, l’ont diffusé plus largement. Aujourd’hui, les jeunes générations le manient comme une évidence, au point d’oublier qu’il a fallu vingt ans pour cela.

Un vocabulaire peut donc basculer. Un mot peut naître, s’imposer, restructurer un champ entier de la pensée et de l’action. Ce n’est ni de la coquetterie ni de la fabrication de néologismes pour le plaisir : c’est un phénomène ordinaire de la vie des langues, qui accompagne l’apparition de réalités nouvelles.

J’ajoute, puisque la légitimité se dit plutôt qu’elle ne se suppose, que je préside depuis dix-huit ans l’Union professionnelle du génie écologique. Cette fonction ne me donne pas raison. Elle me donne une vue d’ensemble : les chiffres du secteur, ses tensions, ses angles morts, et le spectacle assez saisissant d’un métier qui s’est structuré sous mes yeux sans jamais parvenir à dire ce qu’il faisait vraiment.

Oïkos : ce que le mot voulait dire

Venons-en au grec, puisque c’est de là que part la question.

L’oïkos n’est pas la maison au sens du bâtiment. C’est infiniment plus large. Chez Aristote, l’oïkos est l’unité fondamentale de la société, à la fois sociale, économique et politique. C’est l’ensemble des biens et des hommes rattachés à un même lieu d’habitation et de production. Une maisonnée, donc, mais une maisonnée qui comprend les personnes, les terres, les bâtiments, le bétail, les métiers exercés, les savoir-faire. Xénophon lui consacre un traité entier, l’Économique, où il apparaît que gérer un oïkos consiste bien moins à tenir des comptes qu’à ordonner des relations.

Retenons le point décisif : dans l’oïkos, habiter et produire ne sont pas deux activités distinctes. C’est la même chose. On ne produit pas quelque part pour habiter ailleurs. Le lieu où l’on vit est le lieu dont on vit.

Une précision d’honnêteté, que tout helléniste attend à cet endroit : l’oïkos grec était aussi une institution de domination. Le kurios y détenait l’autorité, les femmes y étaient sous tutelle, les esclaves en faisaient partie au même titre que les troupeaux. Je ne propose évidemment pas de restaurer cette institution. Ce que je retiens, c’est son principe de fonctionnement, cette indissociation de l’habiter et du produire, qui n’a rien de spécifiquement grec et qui se retrouve dans toute communauté vivante.

De cette racine unique sont nés deux savoirs. L’oïkos logos, la connaissance de la maison. L’oïkos nomos, la gestion de la maison. Deux savoirs d’une même réalité, deux faces d’une même compétence. Rien, dans leur naissance, ne les destinait à se séparer.

La double amputation

Ils se sont pourtant séparés, et chacun a emporté une moitié de la maison en abandonnant l’autre.

L’écologie a gardé le vivant et perdu les hommes. Devenue discipline scientifique, elle s’est légitimement spécialisée, mais cette spécialisation l’a repliée sur les espèces et les habitats, laissant hors champ les usages, la production, l’économie, c’est-à-dire précisément ce qui fait qu’un lieu est habité. Je sais l’objection, et elle est fondée : l’écologie humaine, l’écologie urbaine et les approches socio-écologiques existent, elles sont scientifiquement constituées et elles incluent explicitement l’humain dans leur objet. Elles demeurent pourtant marginales dans la commande, dans les marchés et dans les référentiels professionnels. C’est de la traduction opérationnelle de l’écologie que je parle ici, non de l’étendue de la discipline. Le mouvement s’est poursuivi dans ses mots. La biodiversité, qui désigne la diversité du vivant à trois niveaux, génétique, spécifique et écosystémique, s’est réduite dans l’esprit commun à la protection des espèces menacées, oubliant les deux autres, alors que ce sont eux qui fondent la capacité d’adaptation. Quant à l’écosystème, il a connu le sort des mots qui réussissent trop bien : on parle aujourd’hui d’écosystème industriel, d’écosystème numérique, d’écosystème politique. La référence à la maison a disparu au profit d’une simple métaphore d’interconnexion.

L’économie a fait le chemin inverse et symétrique. Elle a gardé la gestion et perdu la maison. Oïkos nomos signifie la gestion de la maisonnée ; le mot désigne désormais la circulation de l’argent et la formation du profit. Le glissement paraît si naturel qu’on ne le voit plus, et pourtant il est récent à l’échelle historique, et il n’est nullement neutre. Il postule qu’il n’existe qu’une manière de gouverner une maison commune, celle de la valorisation monétaire. Or une famille se gouverne sans cela. Un village s’est gouverné sans cela pendant des siècles. Une tribu se gouverne sans cela. Il existe des règles de maisonnée qui ne passent pas par le marché, et les affirmer n’est pas une utopie : c’est un constat anthropologique.

Voilà où nous en sommes. L’écologie sait décrire le vivant sans savoir ce que les hommes en font. L’économie sait organiser l’activité humaine sans savoir de quoi elle dépend. Chacune a la moitié de la maison, et personne ne tient les deux ensemble.

Un mot juste peut cesser d’être audible

J’aborde ici le point le plus délicat, et je demande qu’on me lise avec la même bonne foi que celle avec laquelle j’écris.

Le mot écologie, en France, est devenu un marqueur d’appartenance. Il n’est plus seulement le nom d’une science, il est le nom d’un camp. Je ne porte aucun jugement sur les partis, sur les militants, sur les combats menés : chacun est libre, et beaucoup de ces combats ont été utiles. Je constate seulement un effet, qui est massif. Une part considérable de nos concitoyens, dont beaucoup tiennent profondément à leur terre, à leurs paysages, à ce qu’ils transmettront, se sentent exclus d’un mot qui devrait être le leur. Non parce qu’ils refuseraient d’agir, mais parce qu’ils ont le sentiment que pour entrer dans la conversation, il faudrait d’abord adhérer à un ensemble d’autres positions qui n’ont rien à voir avec la maison commune.

C’est, si j’ose l’expression, une question de laïcité politique. Sur ce qui nous abrite tous, nul ne devrait avoir à présenter un certificat d’appartenance. Que l’on juge nécessaire de transformer le système politique ou économique est une conviction respectable, que chacun est libre de porter. Elle ne peut pas être un préalable, car un préalable écarte, et nous avons besoin ici de ce qui rassemble. La biosphère n’appartient à aucun camp. Elle nous précède tous et nous survivra à tous.

Et c’est ici que la question de l’helléniste trouve sa première réponse. Un mot peut être parfaitement juste étymologiquement et néanmoins inopérant. La justesse savante ne suffit pas : un mot fonctionne s’il est compris, et compris de la même manière par ceux qui l’emploient. Écologie et économie sont étymologiquement irréprochables et pratiquement épuisés. L’un exclut, l’autre a changé de sens. Aucun des deux ne permet plus de désigner ce dont nous avons besoin.

Quand une langue ne permet plus de nommer une réalité, on ne discute pas de l’étymologie. On forge un mot.

Quatre milliards d’années de service réciproque

Avant de nommer ce métier, il faut dire ce sur quoi il repose. Il ne repose pas sur une opinion, mais sur une vérité, observable et vérifiable par quiconque veut bien regarder.

Depuis 4 milliards d’années, la diversité et la relation constituent deux conditions majeures de la robustesse du vivant et de sa capacité d’adaptation. Ces relations ne sont pas toutes pacifiques ni immédiatement réciproques : il y a la prédation, la compétition, le parasitisme, la perturbation, et la part considérable du hasard. Mais aucune forme de vie n’existe indépendamment du système de relations auquel elle appartient. Aucune espèce ne se suffit à elle-même, aucune n’a jamais prospéré seule. Et à l’échelle du système, ces relations composent un jeu de services dont chacune bénéficie et auquel chacune contribue, le plus souvent sans le savoir. Ce n’est pas une morale, et je tiens à ce point. Le service réciproque n’est pas une gentillesse que la nature s’imposerait : c’est un principe de fonctionnement, celui qui a permis à la Vie de traverser cinq extinctions de masse et d’innombrables bouleversements.

L’abeille l’illustre mieux qu’un traité. Elle ne butine pas pour réparer l’écosystème ni pour sauver quoi que ce soit. Elle tient son rôle dans sa ruche, et c’est en le tenant qu’elle pollinise, qu’elle nourrit, qu’elle permet à des milliers d’espèces d’exister. Sa contribution n’est pas un supplément d’âme ajouté à son activité : elle est son activité même.

D’où une conséquence qui devrait faire réfléchir toute notre profession. Nous ne réparons pas la nature comme nous réparerions une machine. Nous pouvons supprimer des pressions, restaurer des conditions favorables et accompagner une trajectoire de rétablissement ; c’est ensuite le vivant lui-même qui réorganise ses relations, et il le fait remarquablement bien dès lors qu’on lui en laisse la possibilité. Là est tout l’art du génie écologique, et là est aussi sa juste modestie. La question n’est donc pas seulement de savoir comment nous intervenons. Elle est de savoir quelle place nous tenons dans le système, et si cette place contribue ou soustrait. Nous sommes une espèce ingénieure, la plus puissante qui ait jamais existé. Le problème n’a jamais été notre puissance. Il est sa direction.

Le même principe chez les hommes

Ce qui vaut pour l’écosystème vaut pour nous, et depuis bien plus longtemps qu’on ne le croit.

Homo sapiens vit en groupes interdépendants depuis trois cent mille ans. La tribu, puis le village après la révolution néolithique, reposent sur le même principe : appartenir à un ensemble sans lequel on n’existe pas, y tenir un rôle, recevoir et rendre. Nos territoires français, ceux dont nous héritons, ont été façonnés pendant des siècles par des maisonnées de ce type, où l’on habitait le lieu dont on vivait. Le bocage, les chemins creux, les prairies humides, les haies : rien de tout cela n’est naturel au sens strict, tout cela est le produit d’une maisonnée au travail.

Ce n’est donc pas une nouveauté que je propose. C’est une mémoire.

Et c’est ici que je veux être parfaitement clair, car l’erreur serait facile. Si l’on aborde tout ceci par le territoire, on retombe immédiatement dans la technique : quels outils, quels indicateurs, quels référentiels pour gérer un territoire. Ce n’est pas la question. Le territoire est le lieu où cela se joue, il n’est pas le sujet. Le sujet est humain. Il ne s’agit pas de mieux gérer des espaces, il s’agit de recréer des maisonnées, c’est-à-dire des ensembles de personnes qui se reconnaissent liées par un lieu et qui décident d’en répondre ensemble. Autrement dit, il s’agit de recréer des peuples.

Un territoire sans maisonnée n’est qu’une surface administrée. Une maisonnée fait vivre son territoire sans qu’on ait besoin de le lui prescrire.

Pourquoi les métiers actuels ne suffisent plus

Je le dis sans procès, car il n’y a pas de coupable dans cette affaire, seulement une trajectoire.

Nous avons cherché, pendant trente ans, des solutions aux conséquences. Compenser, restaurer, protéger, corriger. Ce travail était nécessaire et il a produit des résultats réels. Mais nous l’avons mené jusqu’à son terme, et nous découvrons ce que nous aurions pu deviner : traiter les conséquences ne modifie pas les causes. Or les causes tiennent aux usages, à l’organisation économique, à la manière dont nous habitons. Elles ne sont pas dans le champ où nous cherchions.

Pire, nous avons mené ce travail à l’intérieur du mode de pensée qui avait produit le déséquilibre. Chacun dans son silo, chacun dans sa compétence, chacun en compétition avec les autres, avec la compensation en correctif marginal des effets les plus visibles. Ce mode de pensée ne pouvait pas produire autre chose que ce qu’il a produit. Nous savons désormais qu’on ne peut plus rien faire seul, ce qui n’est jamais qu’une redécouverte : la Vie l’avait établi bien avant nous.

Quant à l’écologue, disons les choses avec respect. Le métier s’est construit sur une excellence naturaliste dont je mesure chaque jour la valeur. Mais il n’a pas été formé au systémique. Beaucoup de praticiens sont spécialisés sur des espèces ou sur des textes réglementaires, avec une compétence remarquable dans leur champ, et travaillent nécessairement de manière partielle. Les trajectoires, les équilibres, la dynamique d’ensemble d’un territoire habité : ce n’est pas leur objet, et on ne saurait le leur reprocher. On ne reproche pas à un cardiologue de ne pas être médecin de famille. Le problème n’est pas que ces professionnels feraient mal leur travail. Le problème est qu’aucun métier n’est en charge du tout.

Trois finalités, trois professionnels

D’où une question que je pose désormais à tout dirigeant qui me consulte, et qui déplace généralement la conversation : quel donneur d’ordre voulez-vous être ?

Il existe trois réponses possibles, et la première chose à comprendre est qu’aucune n’est illégitime.

On peut vouloir être en règle. C’est utile, c’est nécessaire, et la conformité protège. Elle ne résout simplement pas la cause : si la loi suffisait à rétablir le fonctionnement écologique, cela se saurait.

On peut vouloir tirer un avantage d’une démarche environnementale, en termes d’image, de marché, de différenciation. Je ne porte là-dessus aucun jugement, et je précise ce point parce qu’on m’en fait souvent le reproche. Une entreprise qui restaure des milieux pour de bonnes raisons commerciales restaure tout de même des milieux, et les écosystèmes ne demandent pas d’examen de conscience.

Et l’on peut vouloir s’inscrire dans le fonctionnement écologique dont son activité dépend. C’est-à-dire cesser de traiter le vivant comme une contrainte extérieure pour le traiter comme la condition de son propre avenir.

À chaque finalité correspond un professionnel différent, un travail différent, un résultat différent. Et si la troisième finalité n’a pas jusqu’ici trouvé son professionnel, c’est qu’elle exige quelque chose que ni l’écologue ni le consultant ne sont outillés pour fournir : une vision, une trajectoire, une stratégie.

Or une telle stratégie ne peut être conçue seulement depuis New York, Bruxelles ou Paris, qui sont elles-mêmes des territoires habités. Elle doit prendre corps dans la singularité de chaque lieu, de ses sols, de son climat, de son histoire agricole et de ses habitants. C’est là qu’elle se conçoit, ou elle ne se conçoit pas.

L’oïkologue, et l’économiste de territoire

Je peux maintenant répondre franchement à mon lecteur helléniste.

Le mot oïkologue ne déplace pas le regard de la science vers la pratique, et il ne redéfinit pas l’écologie. Il restaure l’oïkos entier. Il désigne celui qui tient ensemble les deux moitiés que l’écologie et l’économie ont séparées : le vivant et les hommes, le fonctionnement et les usages, la maison et sa gestion.

Concrètement, l’oïkologue lit un territoire comme un système vivant, en équilibres et en trajectoires plutôt qu’en inventaires et en impacts. Il travaille sur les causes, donc sur les usages, ce qui suppose une compétence économique et sociale autant qu’écologique. Il conçoit avant de prescrire, il oriente les interventions, il mobilise les spécialistes dont il a besoin, naturalistes et écologues, dont il est le premier à connaître la valeur. Il possède une humilité réelle devant la complexité, sachant dire qu’il ne sait pas et qu’il faut chercher. Il a une tournure d’esprit entrepreneuriale, connaissant la contrainte économique sans en faire sa finalité. Et il travaille avec les habitants, parce qu’un territoire ne se restaure pas contre ceux qui l’habitent.

À côté de lui se dessine un second métier, dont je parle moins souvent et qui n’est pas moins nécessaire : l’économiste de territoire. Que l’on ne s’y trompe pas, il ne s’agit pas de rouvrir le partage que je viens de dénoncer. L’oïkologue porte la lecture et la trajectoire d’ensemble ; l’économiste de territoire approfondit l’organisation des échanges, des modèles économiques et de la répartition des valeurs que cette trajectoire suppose. Le premier tient la cohérence, le second lui donne ses moyens. Ce champ porte d’ailleurs un nom que je crois appelé à s’imposer, la méso-économie, l’économie de l’échelle intermédiaire, celle du territoire. J’y reviendrai. Oïkos logos et oïkos nomos, réunis à leur juste place, comme ils n’auraient jamais dû cesser de l’être.

Ce mot, je le risque parce qu’il manquait. Non par goût du néologisme, mais parce que je n’ai pas trouvé comment désigner autrement ce que je voyais faire. Un métier émerge ; il méritait son nom.

Ce qui vient maintenant

Nous avons hérité d’un pays d’une beauté rare, façonné par des générations de maisonnées qui n’avaient ni nos moyens ni nos savoirs. Nous avons tout pour en prendre soin, et davantage encore pour transmettre mieux. La question n’a jamais été de savoir si nous en sommes capables. Elle est de savoir si nous le déciderons ensemble, et à temps.

Le kairos passe. Tendons la main.

Ce texte prolonge deux publications d’OEtopia. L’âge de l’oïkologue, premier titre des Cahiers OEtopia, développe la démarche
à destination des dirigeants et des maîtres d’ouvrage. Le livre blanc Restaurer la capacité d’adaptation des territoires en
propose la traduction opérationnelle pour l’aménagement, et il est disponible gratuitement.

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