La CSRD mûrit. Le Vivant, lui, attend encore d’être vu.
Ce que l’étude KPMG 2026 dit — et ce qu’elle ne dit pas encore
Une étude vient de paraître, et elle mérite qu’on s’y arrête. KPMG a passé au crible les états de durabilité de cinquante-quatre grandes entreprises françaises — le CAC 40 et le Next 20 — au titre de leur deuxième exercice complet de reporting CSRD. Le diagnostic est net, et plutôt encourageant : ces entreprises ne sont plus dans la course à la conformité. Elles entrent dans le pilotage.
Les chiffres racontent une vraie montée en maturité. Neuf entreprises sur dix ont actualisé leur analyse de double matérialité. Le nombre d’enjeux matériels recensés a baissé d’un quart — non par appauvrissement, mais par hiérarchisation. Les rapports gagnent en compacité, s’organisent mieux, deviennent enfin lisibles. La direction générale et les conseils s’impliquent. Bref : la CSRD cesse d’être un exercice subi pour devenir un instrument de décision.
Je veux saluer ce mouvement sans réserve. Ce qui se joue là est précieux. C’est exactement ce qu’on espérait : que la norme, une fois digérée, devienne un appui plutôt qu’un fardeau.
Et pourtant, en lisant cette étude, une chose me saute aux yeux. Une absence.
Une maturité réelle — mais sur un seul axe
Regardons où se concentre cette montée en puissance. Le climat. Quatre-vingt-cinq pour cent des entreprises publient un plan de transition climat. Près de quatre sur cinq ont des cibles validées scientifiquement. Neuf sur dix se déclarent compatibles avec une trajectoire 1,5 °C. Deux tiers affichent une ambition Net-Zéro.
Voilà un regard qui a mûri. Sur le carbone, les grandes entreprises françaises ont appris à voir loin, à se fixer des trajectoires, à articuler leur cible avec leur stratégie. C’est un acquis considérable, et il faut le dire.
Mais posons la question qui ne figure pas dans les gros titres : et le vivant ? Et les sols, l’eau, la pollinisation, les écosystèmes dont dépend, très concrètement, la capacité de ces entreprises à produire ? L’étude parle de huit normes thématiques matérielles en moyenne. La biodiversité y figure parfois. Mais elle n’a pas, et de loin, la robustesse, l’outillage, la projection stratégique qu’a conquis le climat.
La maturité est là. Elle est simplement répartie de façon très inégale. Le regard s’est aiguisé sur une facette (le carbone) et reste flou sur toutes les autres.
L’excellente brique et le mur manquant
J’aime une image, ici. Ce que ces entreprises ont bâti sur le climat, ce sont d’excellentes briques. Solides, normées, alignées, vérifiables. Personne de sérieux ne dirait le contraire.
Mais une brique, aussi belle soit-elle, ne fait pas un mur. Il manque le plan d’ensemble, le mortier qui relie, et l’échelle qui donne sens à l’édifice. Or le vivant ne se laisse pas découper en briques indépendantes. Le climat, l’eau, les sols, la biodiversité ne sont pas quatre dossiers séparés que l’on traiterait l’un après l’autre, en commençant par le plus mûr. Ce sont les facettes d’un même équilibre. On ne stabilise pas le climat d’un territoire dont les sols se sont stérilisés et dont les cycles de l’eau se sont déréglés. La performance carbone d’une entreprise repose, qu’elle le sache ou non, sur la santé d’un milieu qu’elle ne mesure pas encore.
Tant que le reporting traite ces facettes en silos — une brique très aboutie sur le climat, des briques ébauchées ailleurs — il documente des morceaux. Il ne donne pas à voir le système. Et c’est précisément le système qui décide de la robustesse réelle d’une activité.
Ce que la rationalisation révèle, sans le dire
Il y a, dans cette étude, un signal plus profond que ses auteurs ne le soulignent. Quand une entreprise réduit d’un quart ses enjeux matériels et regroupe ce qui était épars, que fait-elle, au fond ? Elle cesse de cocher des cases. Elle commence à hiérarchiser, à relier, à chercher la cohérence. Elle passe d’une logique d’inventaire à une logique de sens.
C’est, mot pour mot, le déplacement que nous appelons de nos vœux : de la liste au système, de la conformité au regard. La rationalisation que décrit KPMG n’est pas qu’un gain de lisibilité. C’est le tout premier pas d’un changement de regard — encore timide, encore cantonné au climat, mais réel.
Reste à le prolonger là où il manque le plus. Le jour où une entreprise lira son territoire comme un milieu vivant, et non comme une collection d’indicateurs à renseigner, elle n’aura plus huit normes à traiter séparément. Elle aura un système à entretenir. Et ses outils — y compris ceux, excellents, qu’elle a forgés pour le climat — trouveront enfin leur pleine puissance, parce qu’ils serviront une lecture d’ensemble et non une mise en règle compartimentée.
Mûrir, c’est bien. Changer de regard, c’est l’étape d’après
L’étude KPMG documente une vraie progression, et je m’en réjouis. Les grandes entreprises françaises ne découvrent plus la CSRD ; elles l’apprivoisent, la rationalisent, en font un outil. C’est une étape nécessaire.
Mais une étape n’est pas la destination. Piloter mieux à l’intérieur d’un cadre, c’est conduire le changement avec les outils d’hier. L’étape d’après — la seule qui soit à la hauteur de ce que le vivant nous demande — c’est de changer le regard qui tient ces outils. De cesser de voir le climat comme le dossier le plus mûr et le reste comme du retard à rattraper, pour voir un seul équilibre vivant dont le carbone n’est qu’une facette.
Cette bascule-là ne se télécharge pas dans une plateforme de reporting. Elle ne s’obtient pas en ajoutant une norme thématique de plus. Elle se forme — dans l’expérience, dans des lieux, au contact du vivant réel.
La CSRD a appris aux entreprises à compter. Il leur reste à apprendre à voir.
C’est, modestement, ce à quoi nous travaillons.
Patrice Valantin, fondateur d’Œtopia
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