Avant l’outil, le regard

Pourquoi les meilleurs dispositifs ne suffiront pas — et ce qui doit les précéder

Il y a quelques jours, le ministère de la Transition écologique réunissait deux cents dirigeants, fédérations, chercheurs et acteurs publics autour d’une conviction que je partage entièrement : la biodiversité n’est pas une contrainte tombée d’en haut, c’est une ressource, un avantage, une condition de robustesse pour les entreprises. Le ministre l’a dit avec netteté — il n’y a pas de transition écologique qui se fera uniquement à coups de décrets ; elle se construira avec le monde économique.

Je veux saluer cette orientation. Elle est juste, et elle ouvre une porte que beaucoup attendaient. Les outils annoncés — diagnostics de dépendances, plans de transition reconnus, comptabilité de durabilité, crédits biodiversité — sont sérieux, cohérents, utiles. Rien de ce qui suit n’est une critique de ces dispositifs.

C’est une question qui se pose en amont d’eux.

Le bon outil dans la main de l’ancien regard

Permettez-moi une image que j’aime beaucoup. Un homme cherche ses clés, le soir, sous un lampadaire. Quelqu’un s’arrête : « Vous êtes sûr de les avoir perdues ici ? » Et l’homme répond : « Non. Mais ici, au moins, il y a de la lumière. »

Nous cherchons souvent là où il y a de la lumière. La lumière, aujourd’hui, c’est le langage de la mesure : diagnostiquer, quantifier, comptabiliser, réduire l’impact. Ce langage est précieux. Il rassure, il structure, il permet de comparer. Mais il éclaire une zone précise — et il laisse dans l’ombre la question qui décide de tout : avec quel regard une entreprise considère-t-elle le vivant sur lequel elle s’appuie ?

Car un même outil ne produit pas les mêmes effets selon le regard qui le tient. Mesurer son impact pour le réduire, c’est encore considérer la nature comme une charge à minimiser, un coût à provisionner, un risque à couvrir. C’est légitime. Mais c’est une posture défensive — et une posture défensive, par construction, a toujours un temps de retard. Pire : elle ne fait pas que courir derrière. Elle entretient le cadre qu’elle prétend corriger, parce qu’elle en emprunte le langage. On ne sort pas d’un système en parlant sa langue.

Le déplacement que je propose n’est pas de remplacer ces outils. Il est d’ajouter, en amont, une autre lecture. De la même manière que la lumière est à la fois une onde et une particule, le vivant peut se lire à la fois comme un capital à préserver et comme un partenaire qui crée de la valeur. Les deux lectures ne s’excluent pas. Mais tant qu’on ne tient que la première, on reste à réduire des dégâts — on n’a pas encore commencé à construire.

De l’espèce au système : un changement de regard, pas d’outillage

Voici le cœur de l’affaire. La biodiversité n’est pas, d’abord, un inventaire d’espèces à cocher. C’est un ensemble de systèmes qui rendent des services dont nos économies dépendent directement : la pollinisation, le cycle de l’eau, la fertilité des sols, la régulation du climat local, la chaîne alimentaire. Ce ne sont pas des aménités sympathiques. Ce sont des facteurs de production. Non délocalisables, de surcroît : ces services ne se rendent que là où le vivant est en bonne santé, sur le territoire même de l’entreprise.

Dès qu’on bascule de la vision « espèces » à la vision « systèmes », tout change. On ne raisonne plus en surfaces à protéger mais en fonctions à entretenir. On ne raisonne plus en stock à ne pas entamer mais en dynamique à enrichir. Et l’entreprise cesse d’être un émetteur d’impacts à compenser pour devenir un acteur de la vitalité de son milieu.

Ce passage — de la vision surfacique à la vision dynamique — n’est pas une affaire de méthode. C’est une affaire de regard. Et c’est pourquoi aucun outil, aussi bien conçu soit-il, ne peut le produire à lui seul. Un dispositif vous donne une procédure. Il ne vous donne pas un regard neuf. Le regard, cela se forme.

Fait remarquable : le législateur lui-même a effleuré ce basculement sans toujours en mesurer la portée. Quand la France s’est fixé l’objectif de « zéro artificialisation nette » des sols (le ZAN), elle a fini par définir l’artificialisation non plus par la surface qu’on recouvre, mais par les fonctions du sol qu’on abîme — sa capacité à infiltrer l’eau, à héberger du vivant, à nourrir, à stocker du carbone. Le glissement paraît technique. Il ne l’est pas. Pendant des décennies, on a pensé l’aménagement en hectares : combien de surface constructible, combien consommée, combien restante. Une logique de stock, plate et statique. En parlant de fonctionnalité, le texte change de grandeur : il ne mesure plus une étendue, il évalue ce qu’un sol fait. On passe d’une carte à un métabolisme — de la vision surfacique à la vision dynamique. Le mot était là, posé dans la norme. Il suffisait de l’entendre comme une invitation à changer de regard, et non comme une formalité de plus. (J’y reviendrai dans un prochain article : ce seul mot mérite qu’on s’y arrête.)

Ce qui ne se fera pas à mode de pensée constant

Soyons clairs sur ce point, car c’est le plus délicat. Je ne crois pas que les propositions du ministère soient fausses. Je crois qu’elles sont cohérentes — à l’intérieur d’un cadre de pensée donné. La vraie question est de savoir si ce cadre de pensée, celui qui a produit la situation que nous voulons corriger, est le bon cadre pour en sortir.

Conduire le changement, c’est prendre les outils d’hier et les caler sur le monde d’aujourd’hui. C’est utile quand le monde change lentement. Mais quand ce sont les fondations qui bougent, autre chose est requis : non plus conduire le changement, mais se mettre en situation de changement. Cesser de piloter une transition depuis la rive, et accepter d’entrer dans l’eau. Cela ne se décrète pas. Cela s’apprend, et cela s’éprouve.

C’est exactement là que se situe, je crois, l’angle mort des meilleurs dispositifs. Ils outillent l’action sans transformer le regard qui décide de l’action. Or un peuple — ou une entreprise — bien formé trouvera les outils dont il a besoin quand il en aura besoin. Un peuple mal préparé n’utilisera même pas les outils qu’on lui met entre les mains. Nous faisons pourtant l’inverse, et avec constance : nous distribuons des outils en espérant qu’ils produiront, par eux-mêmes, le regard qui leur donnerait du sens. C’est prendre le problème par le mauvais bout. L’outil ne crée pas le regard. C’est le regard qui rend l’outil fécond.

La preuve par les lieux

Comment forme-t-on un regard ? Pas par l’argument. Par l’expérience.

C’est la raison d’être des démonstrateurs territoriaux. Des lieux — une commune, une filière, une ferme, un bassin de vie — où ce changement de regard ne reste pas une idée mais devient une pratique. Où des élus, des entrepreneurs, des habitants, des techniciens apprennent ensemble à lire leur territoire comme un système vivant, et à y agir non pour réduire un impact mais pour augmenter la vitalité. Où la consigne tient en une phrase : si une solution ne vous convient pas, proposez-en une autre.

Ce qui se joue dans ces lieux n’est pas spectaculaire. C’est lent, modeste, parfois invisible. Mais c’est là que le regard se déplace, parce qu’on le voit fonctionner, on le touche, on en récolte les premiers fruits. Et une fois le regard déplacé, les outils du ministère trouvent enfin leur pleine puissance : ils ne servent plus à se mettre en règle, ils servent à construire.

C’est, au fond, la seule chose que je voudrais ajouter à l’élan du Roquelaure. Le ministre a raison : la transition se fera avec le monde économique, pas contre lui, et pas seulement par la règle. J’irai d’un cran plus loin. Elle se fera avec des dirigeants dont le regard aura changé — et pas avant. Ce regard-là ne s’achète pas, ne se décrète pas, ne se télécharge pas dans une plateforme.

Il se forme. Dans des lieux faits pour cela.

C’est, modestement, ce à quoi nous travaillons.


Patrice Valantin, fondateur d’Œtopia

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