Et si l’erreur stratégique de notre époque était de croire qu’on peut planifier ce qui vient ?

On me demande souvent à quoi ressemblera 2050. Je réponds que je n’en sais rien — et que c’est précisément la bonne nouvelle.

Nous vivons un moment historique singulier. Non pas parce que nous traverserions des bouleversements inédits — l’humanité en a connu d’autres : des refroidissements climatiques majeurs, des effondrements de civilisations, des migrations massives, des changements de régimes alimentaires complets. Ce qui est nouveau, c’est la vitesse de ces basculements. Les Néandertaliens ont sans doute vécu une situation comparable à la nôtre, mais avec une lenteur qui les empêchait même d’en prendre conscience. Nous, nous avons l’analyse en temps réel. Et cette analyse nous joue un drôle de tour : elle nous fait croire que parce que nous voyons, nous savons. Et que parce que nous savons, nous pouvons prévoir.

C’est faux. Et c’est même, je crois, l’erreur stratégique majeure de notre époque.

L’illusion de la prospective

Regardez les conférences, les rapports, les colloques. On y croise deux types de prospectivistes.

Les premiers sont les « y’a qu’à, faut qu’on ». Ils parlent bien — souvent très bien — et ils sont confortablement rémunérés pour cela. Ils ne font rien de ce qu’ils préconisent, ils n’expérimentent rien, mais ils savent. Le problème n’est pas leur intelligence : la plupart raisonnent juste. Le problème est que bien réfléchir à partir de données fausses ne produit jamais un résultat juste. Or les données dont ils disposent — modèles agricoles, prédictions climatiques de fine échelle, scénarios énergétiques à 2050 — comportent des marges d’incertitude qu’ils minimisent ou ignorent pour pouvoir conclure quelque chose. Ils nous offrent des feuilles de route précises pour un territoire dont la carte est trompeuse.

Les seconds sont plus respectables. Ce sont les opérationnels engagés, ceux qui essayent vraiment, qui prennent des risques, qui se trompent et qui recommencent. Ils méritent l’attention. Mais même eux tombent dans un piège commun à toute l’époque : celui de croire qu’il faut viser une destination pour pouvoir agir. Comme si l’action exigeait, en préalable, qu’on sache où on va.

Je crois que c’est exactement le contraire. Et c’est ce que m’a appris une discipline qui peut sembler éloignée de ces sujets, mais qui en est en réalité beaucoup plus proche qu’on ne l’imagine : le métier des armes.

Le brouillard de guerre

Dans la pensée militaire, il existe un concept ancien et précis : le brouillard de guerre. C’est l’incertitude radicale dans laquelle se trouve un combattant sur le terrain. Il ne sait pas exactement où est l’adversaire, ni en quel nombre, ni avec quelles intentions. Il ne sait pas si les ordres qu’il a reçus sont encore pertinents au moment où il les exécute. Il ne sait pas, même, si ceux qui sont à ses côtés tiendront. Et pourtant, il avance.

Pourquoi avance-t-il ? Parce qu’il a été préparé à le faire. Pas par une planification détaillée — celle-ci s’effondre dans les trois premières minutes du contact —, mais par autre chose : un entraînement à l’adaptation, un cadre de valeurs partagées, une confiance dans ceux qui sont à côté de lui, et une clarté sur ce pour quoi il accepte de risquer.

Nous sommes aujourd’hui exactement dans cette situation, mais à l’échelle des sociétés. Le climat bascule, les flux énergétiques se reconfigurent, l’agriculture s’effrite sous nos yeux — 80 % de la population occidentale vit en ville, et nos campagnes ne sont plus immédiatement productives pour nourrir les bassins voisins. Une monoculture de maïs ne se transforme pas en quelques mois en système maraîcher : il n’y a plus les techniques, plus les semences adaptées, plus les savoir-faire, plus les paysans en nombre suffisant. La dépendance technologique est massive et notre résilience, au sens premier du mot, est très faible.

Dans ces conditions, vouloir planifier l’avenir précis est non seulement vain, mais dangereux : on consacre une énergie considérable à des dispositifs qui seront caducs avant même d’être déployés, pendant que les vraies fragilités s’aggravent. La bonne question n’est plus « quel avenir voulons-nous construire ? ». Elle est : « Quels sont les moyens qui nous donneront la capacité de nous adapter, en permanence, à ce qui se présentera ? »

Qu’est-ce que l’essentiel ?

C’est ici que tout se déplace. Quand on cesse de viser un point fixe pour penser en termes de capacité d’adaptation, une question s’impose, et elle est vertigineuse : qu’est-ce que nous voulons préserver ?

La résilience, en effet, n’est pas un retour à l’état antérieur. Elle n’est pas non plus l’atteinte d’un état futur idéal. C’est la capacité d’enchaîner des équilibres successifs en gardant l’essentiel à chaque transition. Cela suppose donc qu’on ait défini ce qui, pour nous, est l’essentiel.

La réponse spontanée serait : « préservons notre niveau de vie, nos consommations, nos confort matériels ». C’est ce que dit, en filigrane, tout le discours public. Mais c’est, soyons honnêtes, de l’hubris. Vouloir maintenir intacte notre richesse matérielle dans un monde dont les conditions de production basculent, c’est croire qu’on peut commander à la réalité. À un moment, ça ne passera pas. Ce n’est pas une menace, c’est une simple constatation physique.

Mais alors, qu’est-ce qui mérite d’être préservé ?

Je crois que ce n’est pas l’humanité au sens biologique — l’espèce, en tant que telle, se débrouillera, comme elle s’est toujours débrouillée. Ce que nous avons à préserver, c’est notre humanité. La dignité. Le respect. L’honneur. La fidélité. La loyauté. L’altruisme. La capacité à s’aimer et à construire ensemble. Ces choses qu’on ne mesure pas, qu’on ne capitalise pas, qu’aucun tableau de bord prospectif ne contient — et qui sont pourtant, depuis toujours, ce qui distingue une société qui tient d’une société qui s’effondre.

L’air du temps voudrait nous faire croire que parler ainsi est utopique, que le pragmatisme est forcément matériel. C’est une illusion du moment. Si nos anciens avaient été pétris des seuls vices que nous érigeons aujourd’hui en moteurs économiques — la cupidité, la maximisation de l’intérêt personnel —, nous n’aurions ni les paysages, ni les villages, ni les institutions, ni les œuvres que nous avons hérités. Ce qui tient les peuples dans la durée, ce ne sont pas leurs richesses : ce sont leurs vertus.

Former les peuples

D’où, je crois, le déplacement le plus important qu’il nous faut opérer.

L’essentiel n’est pas tant de construire l’avenir que de former les peuples capables de construire l’avenir.

Cette phrase peut sembler banale. Elle ne l’est pas. Elle change tout.

Cela signifie que notre énergie collective n’a pas à être investie en priorité dans des plans, des feuilles de route, des trajectoires modélisées. Elle doit l’être dans la formation, dans la transmission, dans la consolidation des liens, dans la création d’espaces où des humains peuvent à nouveau apprendre à coopérer autour de valeurs partagées. Cela signifie aussi qu’il faut créer, dans nos territoires, ce qu’on pourrait appeler des points de résilience : des lieux, des structures, des dispositifs où s’éprouvent concrètement, à petite échelle, les vertus dont une société aura besoin demain.

Un peuple bien formé trouvera les solutions techniques quand elles seront nécessaires. Un peuple mal formé n’utilisera même pas les solutions qu’on lui mettra entre les mains. C’est l’évidence — et c’est pourtant l’inverse de ce que nous faisons.

Cette idée n’est pas une consolation. C’est une exigence. Elle déplace la charge depuis quelques décideurs qui « auraient les solutions » vers chacun d’entre nous, là où nous sommes — dans nos familles, nos entreprises, nos villages, nos écoles. Elle ne nous demande pas de deviner l’avenir : elle nous demande de nous tenir droits, ensemble, dans le brouillard.

C’est, je le crois, beaucoup plus mobilisateur que toutes les prospectives.


Ce texte est le premier d’une série. Dans les prochains articles, je reviendrai sur ce que veut dire concrètement « former les peuples » dans nos territoires aujourd’hui, et sur les expériences qui, modestes mais réelles, tracent une voie praticable.

Patrice Valantin, fondateur d’Œtopia

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