Refroidissement des centrales, débit et température des cours d’eau

Coupe gravée d'un tronçon de rivière en étiage. Sur une rive, une centrale électrique raccordée au cours d'eau par un canal d'amenée. Sur l'autre, la coupe du sol montre la nappe alimentant la rivière.
e refroidissement d’une centrale dépend du débit et de la température du cours d’eau, l’un et l’autre produits par le bassin versant.

Objet

L’article « Le cycle de l’eau ne figure peut-être dans aucun compte, mais nous allons ensemble en restaurer les fonctions » établit que les entreprises savent mesurer ce qu’elles dégradent et presque rien de ce dont elles vivent, conformément à ce que relève l’évaluation IPBES sur les entreprises et la biodiversité, et il prend pour démonstration le cycle de l’eau d’un territoire, dont le fonctionnement produit le débit et la température des cours d’eau sans figurer dans aucun compte. Le refroidissement du parc électrique français y sert d’illustration : un épisode d’indisponibilité en août 2026, des montants considérables engagés pour adapter les installations, et aucun financement identifié du fonctionnement des bassins versants dont ces installations dépendent.

La présente pièce rassemble les éléments techniques et scientifiques qui fondent cette illustration, avec leurs sources : l’épisode d’août 2026 et les autres arrêts de l’été, le mécanisme réglementaire qui commande la modulation de la production, les pertes constatées et les projections établies par la Cour des comptes et par l’exploitant, les montants d’adaptation engagés par EDF et par RTE, les données de prélèvement et de restitution d’eau, enfin un cas comparable dans l’industrie, l’étiage du Rhin de 2018. Elle expose également pourquoi la faiblesse apparente des pertes annuelles ne mesure pas la dépendance.

Elle ne traite ni des choix de politique énergétique, ni de la sûreté des installations.

L’épisode du 9 août 2026

Le parc nucléaire français a connu ce jour-là un record d’indisponibilité, avec 15,6 % de sa puissance manquante, neuf réacteurs ayant réduit leur puissance ou cessé de produire au titre des contraintes environnementales, proportion sans équivalent depuis la publication de ces données en 2015.

L’épisode n’est pas isolé sur l’été. En juin 2026, des réductions de puissance ont concerné Nogent-sur-Seine et le Bugey, des restrictions étant annoncées comme susceptibles d’affecter le Blayais et Saint-Alban en raison des températures prévues de la Garonne et du Rhône. Au début du mois d’août, trois réacteurs ont été arrêtés dans les Ardennes et en Moselle afin de garantir un débit suffisant aux différents usagers du fleuve, en France comme en Belgique. Durant le même été, des méduses ont perturbé les installations de refroidissement de la centrale de Gravelines.

Le mécanisme

Les 57 réacteurs français sont implantés en bord de mer ou le long d’un cours d’eau, un refroidissement permanent étant nécessaire à leur fonctionnement. La réglementation fixe des seuils de température applicables à l’eau rejetée, afin de préserver la faune et la flore aquatiques. Lorsque le cours d’eau est déjà chaud, la marge disponible sous ce seuil se réduit, et la production doit être modulée ou interrompue. La baisse des débits produit le même effet, la dilution de la chaleur rejetée diminuant avec le volume disponible.

Deux grandeurs commandent donc la disponibilité de la production : la température du cours d’eau et son débit. Ni l’une ni l’autre ne sont produites par l’exploitant.

Les pertes constatées

La Cour des comptes établit que les pertes de production imputables aux températures élevées et aux faibles débits sont demeurées inférieures à 1 % de la production en moyenne annuelle au cours des deux dernières décennies, hormis lors de la canicule de 2003, où elles ont atteint 1,5 %. Elles se sont établies à 0,18 % pour l’année 2022, valeur minorée par les arrêts de réacteurs alors décidés pour corrosion sous contrainte. EDF évalue pour sa part l’impact annuel actuel à 0,3 % de sa production nucléaire.

Le même rapport relève que les centrales nucléaires et les ouvrages hydroélectriques ont en commun de dépendre de la ressource en eau pour leur exploitation comme pour leur sûreté, et que la disponibilité de cette ressource est affectée par le réchauffement climatique. Il recommande d’identifier et de mesurer les coûts d’adaptation de ces parcs, en fonctionnement comme en investissement, ce dont il ressort qu’aucune valorisation financière consolidée de ces pertes n’était établie à la date de sa publication.

Les projections

La Cour des comptes rapporte que les dernières études d’EDF laissent augurer un taux d’indisponibilité multiplié par trois ou quatre d’ici à 2050. EDF projette pour sa part 1,4 % de sa production nucléaire annuelle à l’horizon 2035 et 1,5 % en 2050.

Cette dernière valeur mérite d’être rapprochée de celle constatée lors de la canicule de 2003, soit 1,5 % également. Le niveau de perte projeté pour le milieu du siècle a donc déjà été observé il y a plus de vingt ans.

Le cadre hydrologique prospectif retenu dans le débat public anticipe une baisse du débit d’étiage des fleuves de 20 à 40 % d’ici 2050.

Les montants engagés

La Cour des comptes recense 961,8 millions d’euros d’investissements liés aux événements météorologiques extrêmes réalisés à fin 2021 sur la période 2006-2021, au titre notamment du programme Grands Chauds, de la source froide, des tornades et des digues, ainsi que 612,6 millions d’euros d’investissements d’adaptation programmés sur 2022-2038, montant hors projets de tours aéroréfrigérantes, dont le coût unitaire est évalué à 500 millions d’euros.

EDF a depuis porté son effort annuel d’adaptation de 150 millions d’euros à une cible de 600 millions par an d’ici quinze ans, à rapprocher de 25 milliards d’euros d’investissements annuels, et prévoit 4,5 milliards d’euros d’ici 2035 pour moderniser ses ouvrages hydroélectriques. Le montant cumulé de 8,7 milliards d’euros associé à ce plan est rapporté par la presse spécialisée, sans document de référence public identifié à ce jour.

RTE prévoit pour sa part 20 milliards d’euros afin que 80 % de son réseau soit résilient aux fortes chaleurs, aux inondations et aux submersions en 2040.

Aucun de ces montants ne porte sur le fonctionnement hydrologique des bassins versants dont procèdent le débit et la température des cours d’eau concernés.

Des pertes annuelles faibles ne signifient pas une faible dépendance

Rapportées à la production annuelle du parc, ces pertes représentent moins de 1 % en moyenne et 0,18 % pour l’année 2022. Exprimées ainsi, elles autorisent la conclusion que la dépendance du parc électrique au débit et à la température des cours d’eau demeure sans portée économique, et que les montants engagés en adaptation excèdent le risque encouru. Trois considérations contredisent cette lecture : le mode de calcul de la grandeur, l’horizon auquel elle se rapporte, et les conditions dans lesquelles elle a été relevée.

Le mode de calcul. La grandeur est une moyenne annuelle, non un maximum. Elle rapporte une perte à douze mois de production et lisse des épisodes concentrés sur quelques jours d’été, période où la demande est accrue par les usages de climatisation. La contrainte ne s’exerce pas en moyenne, elle s’exerce à l’instant où la ressource manque : le 9 août 2026, la puissance manquante atteignait 15,6 % du parc.

L’horizon. La grandeur est constatée sur la période 2001-2023 et ne constitue pas une projection. Le niveau de perte que l’exploitant associe au milieu du siècle, 1,5 % de la production annuelle, a déjà été atteint lors de la canicule de 2003. Une valeur présentée comme prospective décrit donc un épisode observé il y a plus de vingt ans, dans un contexte hydrologique plus favorable que celui qui est anticipé.

Les conditions de relevé. La valeur de 0,18 % retenue pour 2022 a été minorée par des arrêts de réacteurs décidés pour un motif étranger à la ressource en eau, la corrosion sous contrainte. Une part de la contrainte hydrologique de cette année-là n’a pas pu se traduire en perte, faute de production à interrompre. L’instrument de mesure sous-estime ainsi le phénomène qu’il est censé décrire.

Prélèvements et restitution

La production d’électricité mobilise les plus grandes quantités d’eau douce en France, avec 13,1 milliards de mètres cubes prélevés en 2023, soit 45,2 % du volume total prélevé hors hydroélectricité, devant l’alimentation des canaux, la production d’eau potable et l’agriculture. Plus de 95 % de cette eau est restituée au milieu naturel à proximité du lieu de prélèvement.

La contrainte examinée ici ne porte donc pas sur la consommation nette d’eau, mais sur le débit disponible et sur la température du milieu récepteur.

Cas comparable : l’étiage du Rhin

L’étiage de 2018 a conduit BASF à chiffrer à plus de 250 millions d’euros ses pertes de rendement, au titre des restrictions d’utilisation des eaux de refroidissement et du transport de marchandises. L’analyse de cet épisode établit qu’un mois de basses eaux réduit le trafic fluvial d’environ un quart et la production industrielle allemande d’environ 1 %, l’épisode ayant amputé la croissance allemande de l’ordre de 0,2 à 0,3 point. Le renchérissement des carburants a atteint environ vingt centimes par litre.

Le groupe a fait construire en réponse un navire conçu pour desservir son site de Ludwigshafen par étiage extrême, entré en service en 2023. Des épisodes comparables sont survenus en 2022 puis en 2026.

Cadre climatique de référence

La trajectoire de réchauffement de référence retenue par la France pour l’adaptation procède d’un jeu de dix-sept simulations climatiques et du scénario jugé le plus probable au regard des politiques en vigueur, aboutissant à un réchauffement mondial d’environ 3 °C et à 4 °C en France hexagonale, l’amplification continentale expliquant cet écart. La France dépassait 1,7 °C de réchauffement en 2023, quand la moyenne mondiale se situait autour de 1,45 °C.

Sources

IPBES (2026). Résumé à l’intention des décideurs de l’évaluation méthodologique des conséquences de l’activité des entreprises sur la biodiversité et sur les contributions de la nature aux populations et de la dépendance des entreprises à leur égard. Secrétariat de l’IPBES, Bonn. Licence CC BY 4.0. DOI : 10.5281/zenodo.18800062.

Cour des comptes (2024). L’adaptation des parcs nucléaire et hydro-électrique au changement climatique, chapitre 3 du rapport public annuel, 12 mars 2024 : pertes de production, p. 332-333 ; investissements d’adaptation, p. 340-341 ; recommandations, p. 351. Voir également la synthèse générale du même rapport, p. 86.

Service des données et études statistiques (2026). Les prélèvements d’eau douce par usage en France en 2023, d’après la Banque nationale des prélèvements en eau, OFB.

Commission internationale pour la protection du Rhin (2019). Rapport sur l’épisode d’étiage de juillet à novembre 2018, rapport n° 263.

Ministère chargé de la transition écologique. Document de référence de la trajectoire de réchauffement de référence pour l’adaptation au changement climatique, et Le climat futur en France : à quoi s’adapter en 2050 et 2100, Centre de ressources pour l’adaptation au changement climatique.

EDF, éléments présentés lors d’un point presse tenu le 4 juin 2026 au centre de Chatou, rapportés par l’AFP : Gestion de l’eau, comment EDF adapte centrales et barrages au changement climatique, 4 juin 2026. Le montant cumulé de 8,7 milliards d’euros associé à ce plan procède de reprises de presse ultérieures, aucun document de référence public ne l’ayant établi à la date de publication du présent article.

Épisodes de l’été 2026 : Canicule, un réacteur arrêté, des baisses de production dans deux autres, AFP, 23 juin 2026 ; Trois réacteurs nucléaires à l’arrêt en raison de la baisse des débits des fleuves, 3 août 2026 ; dépêche AFP du 11 août 2026 relative à l’indisponibilité du 9 août et aux méduses de Gravelines.

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