
L’évaluation IPBES sur les entreprises et la biodiversité établit que les dépendances sont moins bien connues que les impacts. L’eau d’un territoire en fournit la démonstration, et nous engageons la restauration de ses fonctions avec les acteurs d’un même bassin, entreprises, agriculteurs, citoyens et collectivités.
L’évaluation publiée par l’IPBES
L’évaluation méthodologique de l’IPBES consacrée aux conséquences de l’activité des entreprises sur la biodiversité et à leur dépendance à son égard a été adoptée en février 2026 et publiée en avril. Elle procède de trois années de travaux conduits par 79 experts issus de 35 pays, et son résumé à l’intention des décideurs a été adopté par les représentants de plus de 150 gouvernements.
Elle s’ouvre sur un énoncé qui vaut pour toutes les activités sans exception : chaque entreprise dépend de la biodiversité et exerce un impact sur elle. Il ne s’agit pas d’une mise en cause, mais d’un constat de position. Une entreprise n’est pas face aux systèmes vivants, elle se trouve dedans, et elle en tire ses matières, son eau, la stabilité de ses sols et la régulation du climat sous lequel elle produit.
Nous en avons analysé les apports en août dernier, dans Étude IPBES : se réintégrer dans les systèmes vivants plutôt que réduire les impacts et dans Votre outil de mesure biodiversité détecterait-il une action réussie ?
Le déplacement opéré
La question adressée aux dirigeants cesse d’être celle de l’impact pour devenir celle de la dépendance.
L’évaluation relève que la compréhension des relations de dépendance des entreprises est moins bonne, dans la plupart des régions du monde, que celle de leurs impacts, les contributions régulatrices et immatérielles demeurant sous-représentées dans les outils, rares étant les études qui traduisent une dépendance en valeur.
Quinze années d’appareillage normatif ont donc appris aux entreprises à mesurer ce qu’elles dégradent, et presque rien à mesurer ce dont elles vivent. Or une entreprise ne disparaît pas parce qu’elle a dégradé un milieu, elle disparaît parce que le milieu dont elle dépendait ne produit plus ce qu’elle en attendait. Le premier terme relève de la conformité, le second de sa survie.
La distinction est décisive pour une raison rarement énoncée. La dégradation d’un bassin versant procède de décisions prises pendant des décennies par des acteurs différents, et de phénomènes globaux dont aucun d’entre eux n’a la maîtrise. Une entreprise irréprochable sur ses propres impacts subit donc la défaillance au même titre que les autres, et elle la subit sur le seul territoire où elle est installée. La désignation d’un coupable ne change rien à sa situation. La question n’est pas de savoir qui a dégradé, mais qui prend la responsabilité de ce qui vient.
Cette orientation est la nôtre depuis l’origine. Œtopia ne travaille pas sur les impacts mais sur les trajectoires, c’est-à-dire sur l’évolution constatée d’un territoire et sur la capacité d’adaptation qu’il conserve ou qu’il perd.
L’écart entre les deux approches n’est pas d’abord technique. Il tient au regard porté sur le milieu, et ce regard s’acquiert : lire un paysage, identifier les fonctions qui s’y produisent, reconnaître ce dont une activité dépend réellement. Nous en avons exposé le principe dans Avant l’outil, le regard, et nos formations au Campus des Systèmes Vivants traitent de cela, avant tout choix d’outil et tout programme d’action.
Le cycle de l’eau
Aucune fonction n’illustre mieux ce déplacement que le cycle de l’eau d’un territoire.
L’eau qui alimente un fleuve en août n’est pas tombée en août. Elle a été captée par des sols vivants, retenue par des couverts forestiers de tête de bassin, freinée par des haies et des talus, stockée dans des zones humides et dans des nappes, puis restituée lentement par des ripisylves et par des cours d’eau dont la continuité est préservée. Chacune de ces étapes procède d’organismes vivants, racines, champignons, vers de terre, végétaux et micro-organismes du sol, dont l’activité conditionne la porosité d’un sol et sa capacité à absorber une pluie plutôt qu’à la laisser ruisseler. Le cycle de l’eau est de la biodiversité en fonctionnement.
Ce cycle produit davantage que de l’eau. Un couvert végétal en activité évapore et rafraîchit, entretient des microclimats locaux, abaisse la température de l’air et celle des cours d’eau, limite l’assèchement des sols et ralentit la propagation des incendies. Un bassin dont les fonctions sont maintenues traverse une sécheresse. Un bassin dont elles ont été supprimées la subit. Nous avons traité ce point dans Avant de stocker l’eau, restaurons ses flux.
Ces fonctions se dégradent vite et se restaurent avec des moyens connus. Planter et gérer des haies, ralentir les écoulements, remettre des mares et des prairies humides en état, couvrir les sols, reconnecter des milieux entre parcelles et entre communes : le génie écologique conduit ces opérations depuis vingt-cinq ans, sur des sites documentés, et leurs effets sur la rétention de l’eau et sur la température des milieux se mesurent.
L’échelle de ce travail est celle du bassin, et cette échelle exclut le pilotage centralisé. Les moyens relèvent d’acteurs présents sur place, agriculteurs, entreprises, communes et gestionnaires, qui connaissent leur terrain et qui ont administré ces milieux pendant des siècles avant que la décision ne s’en éloigne. L’appui de l’État et des agences de l’eau reste nécessaire, il ne remplace pas la décision locale.
Le dernier point est financier. Les sommes engagées aujourd’hui se répartissent entre trois emplois : réparer après l’événement, en éteignant, en reconstruisant et en indemnisant ; se protéger de l’événement suivant, par des ouvrages et des dispositifs de sécurisation ; adapter les outils de production à un milieu dégradé, en modifiant des installations conçues pour un régime hydrologique qui n’existe plus. Ces trois emplois traitent des conséquences. Aucun n’agit sur les causes, et leur coût augmente au rythme des événements qu’ils accompagnent.
Nous construisons le quatrième emploi, celui qui manque : une dépense qui entretient les fonctions du bassin et qui restaure sa capacité d’adaptation, portée par les acteurs qui en vivent et mesurée sur le terrain. Un modèle économique territorial fondé sur l’anticipation et sur la prévention ne s’ajoute pas aux trois autres, il en réduit progressivement la charge.
Un jour d’été 2026
Le 9 août 2026, le parc nucléaire français a connu un record d’indisponibilité, avec 15,6 % de sa puissance manquante. Ni panne, ni défaut d’approvisionnement : le débit des cours d’eau était trop faible et leur température trop élevée pour assurer le refroidissement des réacteurs dans les limites réglementaires.
La réponse engagée approche trente milliards d’euros, au titre de l’adaptation des installations de production et du réseau de transport. Elle porte sur les machines. Aucun montant identifié ne porte sur le fonctionnement des bassins qui produisent le débit et la température dont ces machines dépendent.
Ces trente milliards ne closent d’ailleurs pas la question, ils ouvrent une série. Les provisions constituées reposent sur des trajectoires moyennes et sur des installations connues, quand les épisodes qui les motivent surviennent déjà, et bien avant les échéances retenues. Chaque degré supplémentaire déplace le seuil, allonge la liste des installations concernées et appelle une nouvelle dépense, sans qu’aucun montant final puisse être arrêté. Une dépense d’adaptation aux conséquences ne se provisionne pas : elle se reconduit.
La dépendance est donc reconnue, datée et provisionnée. La fonction dont elle procède n’est ni mesurée, ni entretenue, ni financée. L’écart entre ces deux constats est l’objet même de l’évaluation IPBES.
Le mécanisme réglementaire, les données de l’exploitant et de la Cour des comptes, les projections associées et le cas comparable de l’étiage du Rhin sont exposés dans Refroidissement des centrales, débit et température des cours d’eau, pièce de dossier de cet article.
Notre regard sur l’eau d’un territoire
L’eau d’un territoire cesse d’être une ressource disponible pour devenir une production.
Elle est produite parce qu’un ensemble de fonctions s’exerce en continu : un sol vivant absorbe, une racine retient, une zone humide stocke, une ripisylve restitue. Ce qui circule dans un cours d’eau en août est le résultat d’un cycle entretenu pendant les onze mois précédents, et le débit constaté mesure l’état de ce cycle bien plus que la pluviométrie récente. Une production a donc un état initial, une trajectoire, des acteurs qui la font et un coût de maintien. Elle se documente, elle se mesure, elle s’entretient, et son entretien se finance.
Une ressource, au contraire, se prélève, se partage et se rationne, ce qui explique que les décisions publiques et privées portent sur la répartition des volumes plutôt que sur la capacité du bassin à les produire.
Ce déplacement du regard précède toute décision technique et toute dépense. Il change l’objet du diagnostic, l’échelle du périmètre, la nature des indicateurs et l’identité de ceux qui décident.
L’économie de l’eau revient à ceux qui en vivent
Nous allons traiter l’eau d’un territoire comme un commun : une ressource dont les usagers arrêtent eux-mêmes les règles, organisent la surveillance et supportent la charge, avec des résultats durables là où ni le marché ni l’administration centralisée n’en obtenaient¹.
Le dispositif tient en cinq termes. Un périmètre défini par le fonctionnement écologique, et non par un découpage administratif. Des surfaces engagées par leurs détenteurs, qui en restent maîtres et dont le métier et les contraintes sont respectés. Des actions de génie écologique définies avec eux, datées et documentées. Des indicateurs relevés selon un protocole établi, à échéances définies, sans extrapolation. L’engagement financier des acteurs économiques du territoire, qui portent ensemble l’entretien de ce dont ils vivent, sous contrôle scientifique, avec traçabilité des actions conduites et publication des gains de fonctionnement constatés.
L’ensemble constitue un actif écosystémique : une unité de gestion qui réunit un ensemble foncier cohérent, ses composantes écologiques, les actions qui les font évoluer et les indicateurs qui en suivent l’évolution. Cet actif n’est ni un titre financier, ni un droit sur le foncier, et il n’emporte aucun transfert de propriété.
Ni instrument négociable, ni marché secondaire, ni droit cessible. Ce qui circule se négocie, puis s’optimise, puis se détache de ce qu’il représentait. Une contribution affectée à l’entretien d’un territoire identifié ne le peut pas. La règle de conception est constante : celui qui engage une surface ne doit pas être le perdant du système.
Quinze ans d’expérimentation, et ce qui s’engage maintenant
Quinze années d’essais, de réussites et d’échecs nous ont permis de valider la méthode des actifs écosystémiques comme voie de réintégration de l’économie dans le fonctionnement des systèmes vivants. Un actif est en cours de développement en forêt de Brocéliande.
Nous étendons aujourd’hui la méthode à un territoire habité, avec les 40 pionniers : vingt entreprises qui engagent des moyens sur des actifs situés sur leur propre territoire, et vingt agriculteurs, communes ou collectivités qui engagent des surfaces. La rencontre fondatrice se tient le 2 décembre 2026, et les règles du modèle y seront arrêtées avec eux.
Les candidatures sont ouvertes sur cette page. Candidater n’engage aucune somme : les conditions de participation, et notamment la part que chacun portera dans le financement des premiers actifs, seront arrêtées ensemble le 2 décembre. L’engagement attendu des pionniers est d’abord celui-là : construire le modèle, éprouver les outils sur le terrain, porter la démarche auprès des acteurs de leur territoire, et la tenir dans la durée.
Aucune objection ne se formule sans la proposition qui l’accompagne (règle de la propositivité). Celle-ci est posée, datée et vérifiable.
Vingt places sont ouvertes aux entreprises, vingt aux détenteurs de surfaces. Nous les remplirons d’ici le 2 décembre.
¹ Elinor Ostrom, prix Nobel d’économie 2009, a établi sur plusieurs décennies de travaux de terrain que des communautés d’usagers gèrent durablement une ressource partagée, eau d’irrigation, pâturages, pêcheries, dès lors qu’elles en définissent elles-mêmes les règles, en contrôlent l’application et disposent de mécanismes de règlement des différends.
Le livre blanc « Restaurer la capacité d’adaptation des territoires » expose le cadre complet de la démarche et les principes de l’économie vivante dont elle procède. « L’âge de l’oïkologue », premier volume des Cahiers Œtopia, en développe les fondements et le métier qu’elle appelle.
Partager la publication "Le cycle de l’eau ne figure peut-être dans aucun compte, mais nous allons ensemble en restaurer les fonctions"
Comments are closed