Ce texte est une pièce du dossier de l’article « L’avenir n’est pas un pronostic ». Cet article part d’un constat simple : une défaite ne commence jamais par un échec, elle commence par un renoncement, et les raisons qui la justifient sont produites après lui. Il nomme la discipline qui permet d’y résister, la propositivité, et expose ce qu’elle implique pour ceux qui entendent construire des territoires vivants. Les démonstrations et les sources ont été sorties du texte principal pour être traitées à part, dont celle-ci.
Ce texte établit que la distinction stoïcienne ne fonde aucun retrait, et qu’elle porte sur les résultats et non sur le choix des problèmes.
Ce que le texte affirme
Le chapitre Quels obstacles sont les nôtres invoque la distinction stoïcienne entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas, et affirme aussitôt qu’elle est constamment mal comprise, beaucoup en tirant une doctrine du retrait.
Ce que cette annexe démontre
Cette annexe traite d’une objection qui viendra, et qui viendra de lecteurs cultivés.
Le stoïcisme jouit d’une popularité considérable et il est massivement lu comme une école d’acceptation : réduire son périmètre, se détacher de ce qu’on ne maîtrise pas, cultiver sa tranquillité. Lue ainsi, la distinction stoïcienne détruirait tout ce que le texte propose, puisqu’elle fournirait à chacun un motif philosophique de ne rien entreprendre au-delà de son jardin.
L’annexe établit que cette lecture est fausse, et surtout que la distinction porte sur un tout autre objet que celui qu’on lui prête.
La démonstration
Le texte fondateur est le premier chapitre du Manuel d’Épictète, compilé par son disciple Arrien. Parmi les choses, les unes dépendent de nous, les autres n’en dépendent pas. Dépendent de nous l’opinion, la volonté, le désir et l’aversion, en un mot tout ce qui est notre œuvre. N’en dépendent pas le corps, les biens, la réputation et les charges.
La lecture courante s’arrête là et conclut au détachement. Elle omet trois choses.
Le partage ne porte pas sur les problèmes, il porte sur les résultats. C’est le point décisif et il est presque toujours manqué. Épictète ne range pas d’un côté les sujets dont je dois m’occuper et de l’autre ceux que je dois ignorer. Il range d’un côté mes actes et mes jugements, de l’autre leurs effets. Cicéron rapporte à ce propos l’image que les stoïciens employaient : viser dépend de l’archer, atteindre la cible n’en dépend pas. L’archer ne renonce évidemment pas à tirer. Il tire de son mieux et n’attache pas son bonheur au vol de la flèche.
Le stoïcisme prescrit des devoirs et non un retrait. L’école a développé toute une doctrine des devoirs appropriés, envers la famille, la cité et le genre humain. Elle enseigne que l’homme est un être fait pour la communauté, et Marc Aurèle y revient constamment : ce qui ne profite pas à la ruche ne profite pas à l’abeille.
Les stoïciens furent des hommes d’action, souvent jusqu’au sacrifice. Sénèque fut ministre. Caton d’Utique combattit César jusqu’à la mort. Thrasea Paetus et Helvidius Priscus s’opposèrent aux empereurs et le payèrent de leur vie. Quant à Marc Aurèle, il rédigea ses Pensées alors qu’il commandait en personne, sur le Danube, une guerre longue et incertaine contre les peuples germaniques, au milieu d’une épidémie qui ravageait l’empire. Il ne se retira ni du pouvoir ni du front, et il mourut en campagne.
L’ironie est complète : le plus cité des stoïciens est un chef de guerre qui écrivait sous la tente entre deux campagnes, et l’un de ses maîtres à penser était un ancien esclave boiteux qui n’a jamais rien possédé.
Ce que cela établit
La distinction stoïcienne ne partage pas le monde entre ce qui nous concerne et ce qui ne nous concerne pas. Elle partage entre nos actes, qui nous appartiennent, et leurs résultats, qui ne nous appartiennent jamais entièrement. Elle fonde une éthique de l’action, non un art de la mise à distance.
Ce que cela signifie pour nous
Trois conséquences, qui reprennent trois passages du texte.
La première rejoint le chapitre sur les obstacles. Nous ne renonçons jamais à un obstacle parce qu’il serait grand, mais parce qu’il ne relève pas de notre champ d’action. La distinction porte sur l’affectation de nos moyens, et un obstacle situé hors de notre portée ne cesse ni d’exister ni de nous concerner.
La deuxième rejoint le chapitre sur la critique. La formule la plus utile d’Épictète tient en une ligne : ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais les jugements qu’ils portent sur elles. Le jugement figure explicitement parmi ce qui dépend de nous. Nous décidons donc de ce que nous regardons et de ce que nous répétons, et cette décision se prend plusieurs fois par jour.
La troisième rejoint la conclusion du texte. La décision nous appartient entièrement, pas le résultat. Cette phrase, qui pourrait passer pour une prudence de rédacteur, est exactement la position stoïcienne, tenue depuis dix-huit siècles et vérifiée par ceux qui l’ont soutenue au prix de leur vie.
Cette démonstration appartient au dossier de l’article « L’avenir n’est pas un pronostic », qui expose la discipline dont elle constitue l’une des pièces.
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