Les trois principes de la guerre et ce que Foch a réellement écrit

Ce texte est une pièce du dossier de l’article « L’avenir n’est pas un pronostic ». Cet article part d’un constat simple : une défaite ne commence jamais par un échec, elle commence par un renoncement, et les raisons qui la justifient sont produites après lui. Il nomme la discipline qui permet d’y résister, la propositivité, et expose ce qu’elle implique pour ceux qui entendent construire des territoires vivants. Les démonstrations et les sources ont été sorties du texte principal pour être traitées à part, dont celle-ci.

Ce que le texte affirme

Le chapitre Concentrer nos forces énonce trois principes, la liberté d’action, l’économie des moyens et la concentration des efforts, et les présente comme inspirés du maréchal Foch.

Ce que cette annexe démontre

Deux choses, et la seconde importe davantage que la première.

Elle établit d’abord l’origine exacte de cette triade, car une attribution approximative fournirait à un contradicteur le moyen le plus économique de disqualifier tout le chapitre.

Elle établit ensuite ce que Foch entendait réellement démontrer, et qui vaut bien au-delà de la question militaire. Sa thèse porte moins sur les principes eux-mêmes que sur la manière de les acquérir, et cette thèse rejoint directement l’annexe consacrée aux doctrines a priori.

La démonstration

En 1903, alors qu’il enseigne à l’École supérieure de guerre, le colonel Ferdinand Foch publie Des principes de la guerre, tiré de ses conférences. Il donne l’année suivante De la conduite de la guerre.

L’armée française et une grande partie des armées occidentales retiennent aujourd’hui trois principes qui lui sont attribués : la liberté d’action, l’économie des moyens et la concentration des efforts.

Or Foch n’écrit pas exactement cela. Les principes qu’il énonce sont l’économie des forces, la liberté d’action, la libre disposition des forces et la sûreté. La concentration des efforts n’y figure pas comme principe autonome. Foch la traite comme une modalité de l’économie des forces, et il en donne la formule qui résume toute sa pensée tactique : l’art consiste à faire le nombre, et à l’avoir pour soi au point d’attaque choisi. L’économie des forces est le moyen, la concentration est le résultat.

Martin Motte, qui a établi l’édition de référence de ces textes, souligne que la triade attribuée à Foch par la tradition française ne recouvre pas exactement sa pensée. Certains historiens militaires font remonter la formalisation du principe de concentration à Pétain, pendant la Première Guerre mondiale, avec la prise de conscience de la puissance de l’artillerie.

Cette précision n’affaiblit en rien l’usage qui en est fait dans le texte, pour une raison simple. La triade est bien celle que reconnaît et enseigne l’armée française, elle est bien inspirée de Foch, et les trois notions figurent toutes dans son œuvre. Écrire qu’elle est inspirée de lui est exact ; écrire qu’il l’a formulée ne le serait pas.

Reste le point essentiel, et Motte insiste dessus. Foch ne cherchait pas à dresser une liste définitive, et il a laissé la sienne ouverte. Son intention était d’amener ses élèves à identifier les principes par eux-mêmes, à partir de l’étude de l’histoire et du réel. Sa formule maîtresse tenait en deux mots : apprenez à penser. Il consacre d’ailleurs un chapitre entier à ce qu’il nomme la discipline intellectuelle.

Ce que cela établit

Les trois principes couramment enseignés sont inspirés de Foch sans être formulés par lui, et Foch lui-même refusait de fixer une liste close.

Ce que cela signifie pour nous

Le second point est plus utile que le premier, et il éclaire l’ensemble du texte.

Le penseur militaire dont la France a tiré ses principes permanents était précisément celui qui refusait qu’ils deviennent une doctrine fermée. Il voulait former des esprits capables de retrouver les principes dans chaque situation nouvelle, non des officiers récitant une liste.

Trente ans plus tard, l’armée qui se réclamait de lui avait fait exactement l’inverse, et le général de Gaulle en dénonçait l’immobilisme doctrinal dans le chapitre « De la doctrine » du Fil de l’épée.

La leçon vaut pour ce texte comme pour tout autre. Les trois principes exposés ici ne valent pas comme recette. Ils valent comme grille de lecture, applicable à une situation particulière par celui qui l’a examinée. Une propositivité récitée serait une doctrine a priori de plus.


Cette démonstration appartient au dossier de l’article « L’avenir n’est pas un pronostic », qui expose la discipline dont elle constitue l’une des pièces.

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