La doctrine a priori, ou conclure avant d’examiner

Ce texte est une pièce du dossier de l’article « L’avenir n’est pas un pronostic ». Cet article part d’un constat simple : une défaite ne commence jamais par un échec, elle commence par un renoncement, et les raisons qui la justifient sont produites après lui. Il nomme la discipline qui permet d’y résister, la propositivité, et expose ce qu’elle implique pour ceux qui entendent construire des territoires vivants. Les démonstrations et les sources ont été sorties du texte principal pour être traitées à part, dont celle-ci.

Ce texte établit comment une doctrine tenue pour acquise fournit la conclusion avant l’examen, et à quels signes elle se reconnaît.


Ce que le texte affirme

Le chapitre La liberté d’action soutient que notre liberté se perd de deux manières, par la peur et par les doctrines établies a priori. Il affirme qu’une doctrine a priori fournit la conclusion avant l’examen, qu’elle produit des accusations et aucun itinéraire, et que le général de Gaulle avait établi ce mécanisme quinze ans avant d’en subir les conséquences. Cette annexe le démontre, et elle constitue probablement l’une des plus utile, car elle concerne directement notre époque.

Ce que cette annexe démontre

Cette annexe traite du mécanisme le plus répandu de notre époque, et le cas de 1940 sert seulement à l’exposer sans que personne se sente visé. Une doctrine a priori fournit la conclusion avant l’examen. Elle rend son porteur inattaquable en apparence et aveugle en pratique, et elle est d’autant plus solide qu’elle repose sur une cause juste et sur une expérience réelle. L’histoire fournit ici un cas complet, avec le camp qui l’a subie et l’homme qui l’a combattue quinze ans à l’avance.

La démonstration

En avril 1927, un officier de 36 ans prononce trois conférences dans l’amphithéâtre de l’École militaire de Paris, devant un auditoire réputé hostile. Il s’appelle Charles de Gaulle. Ces conférences, augmentées de deux articles, paraissent en 1932 chez Berger-Levrault sous le titre Le Fil de l’épée.

L’ouvrage compte cinq chapitres, dont l’un s’intitule « De la doctrine ». Il constitue une charge en règle contre ce que son auteur nomme les doctrines a priori, celles qui prévalent alors dans l’armée française au sortir de la Première Guerre mondiale.

Sa thèse tient en une ligne : à la guerre, seules comptent les circonstances et les personnalités. Apprécier les circonstances dans chaque cas particulier constitue selon lui le rôle essentiel du chef, et aucune doctrine ne saurait prévaloir sur les contingences du terrain.

Il en fournit la démonstration historique, et elle est accablante. Si la France s’est inclinée devant la Prusse en 1870, c’est que ses généraux s’étaient arc-boutés sur la doctrine défensive des positions, laquelle interdisait dans les faits toute initiative. Si le conflit de 1914 fut si meurtrier, c’est en raison de la doctrine de l’attaque à outrance, qui sacrifia des masses considérables d’hommes dans des offensives sans issue. Et il fustige, en 1932, la doctrine ultra-défensive des fortifications que le haut commandement promeut alors.

Chaque fois, le mécanisme est identique. Une doctrine a été établie à partir de l’expérience précédente. Elle a été tenue pour acquise. Les faits qui la contredisaient ont été écartés. Et la guerre suivante l’a démentie.

En mai 1934, devenu lieutenant-colonel, il publie chez le même éditeur Vers l’armée de métier. Le constat de départ est simple : l’Allemagne se réarme, la frontière du Nord-Est est mal couverte, et la doctrine française est obsolète. Il y réclame la constitution d’un corps de blindés employé de façon autonome et offensive, servi par des soldats professionnels.

L’accueil mérite d’être rapporté en détail, car il illustre exactement ce que le texte principal décrit.

À gauche, Léon Blum et les partis de gauche l’accusent de vouloir constituer une armée pour un coup d’État, et parlent de néoboulangisme. Au sein du haut commandement, on lui reproche de briser l’unité de l’armée. Le général Weygand figure parmi ceux qui rejettent ses thèses au nom de cette unité. Pétain, devenu ministre de la Guerre, fait attaquer son ancien protégé par des plumes réputées. L’état-major, lui, demeure fidèle à l’emploi linéaire des blindés en soutien de l’infanterie.

Aucune de ces objections ne portait sur les faits. Toutes portaient sur la conformité des thèses avec une doctrine déjà arrêtée. Personne n’a examiné, chacun a classé.

Le livre est traduit en Allemagne, où il retient l’attention du général Guderian, futur artisan de la guerre de mouvement. Il est traduit en russe dès 1935, à l’initiative du maréchal Toukhatchevski, lui aussi partisan des divisions blindées.

Un homme politique seul se rangea à ces thèses et accepta de les porter à la tribune : Paul Reynaud, qui prononça le 15 mars 1935 devant la Chambre des députés un discours dont de Gaulle était l’inspirateur, et qui y annonçait exactement ce qui se produirait cinq ans plus tard, une offensive foudroyante appuyée sur une aviation moderne et une armée rapide.

En mai 1940, la Wehrmacht contourna la ligne Maginot par les Ardennes avec des divisions blindées autonomes employées en masse, et le différend fut réglé en six semaines.

Ce que cela établit

Le dossier contient les deux termes de la démonstration, ce qui en fait un cas exemplaire.

D’un côté, des hommes d’une compétence réelle et d’une autorité incontestée, vainqueurs de 1918, qui perdirent 1940 avec la doctrine même qui leur avait donné la victoire 22 ans plus tôt. Leur légitimité fut précisément ce qui figea leur pensée : ils avaient conclu, et l’examen n’eut plus lieu.

De l’autre, un officier subalterne qui refusait toute conclusion établie d’avance, qui fut condamné par la totalité des autorités compétentes de son pays, et dont les thèses furent lues et appliquées par l’adversaire.

La proposition du texte est ainsi vérifiée : une doctrine a priori fournit la conclusion avant l’examen, et elle produit en abondance des accusations contre ceux qui la contestent, sans jamais produire d’itinéraire.

Ce que cela signifie pour nous

Le mécanisme se reconnaît à trois signes, et chacun peut les chercher dans ses propres jugements avant de les chercher chez les autres.

Le premier est la vitesse. Une position adoptée sans examen se forme instantanément, et l’instantanéité de notre accord est le meilleur indice de son origine doctrinale.

Le deuxième est le traitement des faits contraires. Ils sont expliqués plutôt qu’examinés, attribués à un biais, à un intérêt ou à une incompétence, jamais à la possibilité que la doctrine soit incomplète.

Le troisième est la production. Une doctrine a priori produit des accusations en abondance et des itinéraires en quantité nulle. Ce signe est le plus fiable des trois, car il se vérifie sans introspection : il suffit de compter ce qui a été construit.

Ceux qui travaillent sur les systèmes vivants sont particulièrement exposés, non par faiblesse mais parce que leur cause est juste et que l’urgence est réelle. La certitude d’avoir raison est exactement ce qui dispense d’examiner, et une compétence rare se trouve alors employée à des querelles au lieu de chantiers.

Il reste à noter ce que le texte principal se contente de suggérer. Ce mécanisme n’a rien de militaire. La doctrine est au chef de guerre ce que l’idéologie est au responsable politique, et l’une comme l’autre dispensent d’examiner. Les causes les plus justes y sont les plus exposées, car la certitude d’avoir raison est exactement ce qui rend l’examen superflu.


Cette démonstration appartient au dossier de l’article « L’avenir n’est pas un pronostic », qui expose la discipline dont elle constitue l’une des pièces.

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