Ce texte est une pièce du dossier de l’article « L’avenir n’est pas un pronostic ». Cet article part d’un constat simple : une défaite ne commence jamais par un échec, elle commence par un renoncement, et les raisons qui la justifient sont produites après lui. Il nomme la discipline qui permet d’y résister, la propositivité, et expose ce qu’elle implique pour ceux qui entendent construire des territoires vivants. Les démonstrations et les sources ont été sorties du texte principal pour être traitées à part, dont celle-ci.
Ce texte établit que l’expression d’une émotion négative l’entretient au lieu de la décharger, et que la théorie de la catharsis ne repose sur aucune preuve expérimentale.
Ce que le texte affirme
Le chapitre L’intelligence employée à justifier le renoncement soutient que la critique se présente comme un soulagement et n’en produit aucun. Il affirme que l’expression de la colère l’entretient et la renforce au lieu de la décharger.
Ce que cette annexe démontre
L’objet n’est pas de condamner la critique sur un plan moral, ce que le texte se refuse à faire, mais d’établir un fait de mécanique intérieure. Une croyance très ancienne veut qu’une émotion exprimée soit une émotion évacuée, et cette croyance fonde à peu près tout ce que nous faisons quand nous allons mal : dire ce que nous pensons, vider notre sac, écrire le message. Si cette croyance est fausse, alors la discipline proposée dans le texte cesse d’être une exigence de bonne conduite pour devenir une simple question d’efficacité. Nous ne renonçons pas à la critique parce qu’elle serait vilaine, mais parce qu’elle ne fait pas ce que nous attendons d’elle.
La démonstration
La croyance porte un nom savant, la théorie de la catharsis, et une longue histoire, puisqu’elle remonte à la Poétique d’Aristote et qu’elle a traversé les siècles sans jamais être sérieusement contrôlée. Elle repose sur une image hydraulique : la colère serait une pression, et il faudrait ouvrir une vanne.
En mars 2024, Sophie Kjærvik et Brad Bushman, de l’université d’État de l’Ohio, ont publié dans Clinical Psychology Review une revue méta-analytique portant sur 154 études et 10189 participants. Le travail avait été préenregistré, il incluait des travaux publiés et non publiés afin de tenir compte du biais de publication, et il portait sur des participants de tous âges, de plusieurs pays et de plusieurs cultures.
La question posée était précise. Les techniques de gestion de la colère se répartissent en deux familles. Les unes augmentent l’activation physiologique : frapper un sac, courir, pédaler, nager. Les autres la réduisent : respiration lente, relaxation musculaire progressive, méditation, yoga, ou simplement s’interrompre et compter.
Le résultat est net. Les activités qui réduisent l’activation réduisent la colère et l’agressivité, et cet effet se retrouve quels que soient le sexe, l’âge, l’origine et la culture, en laboratoire comme sur le terrain, en groupe comme individuellement. Celles qui l’augmentent ne produisent pas cet effet et peuvent aggraver la colère.
La conclusion des auteurs est formulée sans précaution : il n’existe pas l’ombre d’une preuve scientifique en faveur de la théorie de la catharsis. Le sentiment agréable que procure la décharge renforce en réalité l’agressivité, au lieu de l’épuiser.
Une précision de rigueur s’impose, car elle protège l’argument. Cette méta-analyse porte sur des activités physiques et de relaxation, non sur les comportements en ligne. Elle n’établit donc pas directement qu’un message publié sur un réseau social aggrave la colère de celui qui l’écrit. Ce qu’elle établit, et qui suffit, c’est l’effondrement du principe sur lequel repose cette pratique. Nous écrivons ces messages parce que nous croyons que cela soulage. Ce mécanisme de soulagement n’existe pas.
Ce que cela établit
L’expression répétée d’une émotion négative ne la vide pas. Elle maintient l’attention sur son objet, et l’attention maintenue entretient l’état.
Ce que cela signifie pour nous
Une expérience personnelle vaut ici toutes les études, et chacun peut la conduire sans matériel. Il suffit d’observer son état une heure après avoir formulé une critique parfaitement argumentée. La frustration est intacte, le sujet occupe toujours l’esprit, et un nouvel argument se présente déjà.
La conséquence pratique est double. La première touche à l’économie de nos moyens, développée au chapitre suivant : le temps consacré à cette opération est perdu deux fois, puisqu’il ne produit rien et qu’il ne soulage pas. La seconde touche à la sortie. Si l’expression ne soulage pas, il faut chercher ailleurs ce qui soulage, et la seule voie connue est l’action sur ce qui dépend de nous.
Se taire en serrant les dents constituerait une autre forme de rumination. La discipline consiste à rediriger l’énergie que la frustration produit vers le seul endroit où elle produit un effet.
Cette démonstration appartient au dossier de l’article « L’avenir n’est pas un pronostic », qui expose la discipline dont elle constitue l’une des pièces.
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