Ce qui sépare une intention d’un acte

Ce texte est une pièce du dossier de l’article « L’avenir n’est pas un pronostic ». Cet article part d’un constat simple : une défaite ne commence jamais par un échec, elle commence par un renoncement, et les raisons qui la justifient sont produites après lui. Il nomme la discipline qui permet d’y résister, la propositivité, et expose ce qu’elle implique pour ceux qui entendent construire des territoires vivants. Les démonstrations et les sources ont été sorties du texte principal pour être traitées à part, dont celle-ci.

Ce texte établit ce qui distingue une décision qui aboutit d’une décision qui s’évapore, et pourquoi une date change tout.


Ce que le texte affirme

Le chapitre Le premier acte demande de choisir une situation, de décider du premier acte et de sa date, et de le dire à une personne susceptible d’agir. La deuxième consigne paraît anodine et elle est la plus importante des trois.

Ce que cette annexe démontre

Cette annexe établit ce qui sépare une intention d’un acte, et pourquoi cette distinction commande tout le texte.

L’article entier repose sur une thèse : la décision précède le calcul et elle décide de l’issue. Une objection sérieuse peut lui être opposée. Décider est facile, tenir ne l’est pas, et chacun a déjà pris des décisions sincères qui n’ont produit aucun effet. Si cette objection était fondée, la propositivité ne serait qu’une bonne disposition de plus. Il se trouve que la recherche a identifié précisément ce qui distingue une décision qui aboutit d’une décision qui s’évapore, et que la différence ne tient ni à la volonté ni au caractère.

La démonstration

Peter Gollwitzer, psychologue à l’université de New York, a distingué deux formes d’engagement.

L’intention d’objectif se formule ainsi : j’ai l’intention d’atteindre tel résultat. Elle exprime une volonté et elle est en général sincère. L’intention de mise en œuvre se formule autrement : si telle situation se présente, alors j’accomplirai tel acte. Elle précise le quand, le où et le comment, et elle les précise à l’avance.

La première expérience, conduite par Gollwitzer avec Veronika Brandstätter en 1997, est d’une simplicité remarquable. Des étudiants devaient rédiger un compte rendu de leur réveillon de Noël dans les quarante-huit heures suivant la fête. Ceux qui s’étaient contentés de l’intention l’ont fait dans 32 % des cas. Ceux qui avaient précisé à l’avance à quel moment et en quel lieu ils écriraient l’ont fait dans 71 % des cas.

Une seule phrase de planification a plus que doublé le taux de réalisation, sans qu’aucune motivation supplémentaire ait été fournie.

Cette expérience n’est pas isolée. En 2006, Gollwitzer et Paschal Sheeran ont réuni 94 expériences du même type, conduites par des équipes différentes auprès de plus de 8 000 participants. Les objets en sont très divers : suivre un traitement, rendre un travail, pratiquer un exercice, reprendre un contact. Toutes comparent un groupe qui formule une intention à un groupe qui précise en outre le moment et le lieu.

L’écart entre les deux groupes est constant et son ampleur est élevée. Traduit en termes concrets : entre deux personnes tirées au hasard, une dans chaque groupe, celle qui avait fixé son moment et son lieu obtient le meilleur résultat un peu plus de deux fois sur trois. L’effet est plus marqué encore lorsqu’il s’agit de tenir dans la durée plutôt que de commencer. Une synthèse publiée en 2024 a porté ce corpus à 642 expériences et confirme le phénomène.

L’explication proposée par les auteurs éclaire le mécanisme. La décision est en quelque sorte déléguée à la situation. Au moment où l’occasion se présente, il n’y a plus rien à décider, puisque la décision a été prise à froid, longtemps avant, et qu’elle n’a donc pas à lutter contre la fatigue, la distraction ou les priorités concurrentes du moment.

Ce que cela établit

Une intention non datée ne se réalise que dans un tiers des cas environ. La même intention, assortie d’un moment et d’un lieu fixés à l’avance, se réalise dans près des trois quarts des cas.

Ce que cela signifie pour nous

Ce résultat confirme la thèse centrale du texte par un tout autre chemin que celui de l’histoire militaire.

Une décision prise dans l’épreuve doit lutter contre l’épreuve, et elle perd le plus souvent. Une décision prise avant l’épreuve n’a plus à lutter contre quoi que ce soit, puisqu’elle est déjà arrêtée quand l’épreuve survient. C’est exactement ce qui s’est joué à Bir Hakeim, où l’offre de reddition n’a rien trouvé à entamer, et c’est exactement ce qui a manqué à Paul Reynaud le 16 juin 1940.

D’où la forme donnée aux trois consignes finales. Elles ne demandent aucune intensité particulière, aucun enthousiasme, aucune promesse. Elles demandent une situation, un acte et une date, parce que ces trois éléments constituent la différence mesurable entre une intention et une action.


Cette démonstration appartient au dossier de l’article « L’avenir n’est pas un pronostic », qui expose la discipline dont elle constitue l’une des pièces.

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